La bataille sino-américaine pour l’Europe

L’année 2020 restera gravée dans le marbre comme étant l’année de la guerre acharnée contre la Covid-19. Le continent européen est particulièrement touché par cette épidémie : presque 25 millions d’européens ont été testés positifs au virus et 565 000 personnes sont décédées. Cette épidémie a pour conséquence un total bouleversement de l’économie européenne et mondiale.

 

Dès lors, des expressions ont eu le vent en poupe : « l’autonomie stratégique européenne » ou encore « l’indépendance économique européenne ». Mais qu’est-ce que l’indépendance économique ?

D’après un article Cell’IE[1], l’indépendance est une situation dans laquelle les résidents exercent une certaine souveraineté. Est-ce que l’Union Européenne a une réelle autonomie stratégique ? A-t-elle les moyens ? A-t-elle l’envie ?

 

Découvrons la bataille sino-américaine pour l’Europe à travers les actions qui tendent à une autonomie stratégique européenne (entre les pays de l’UE) et  les actions qui montrent qu’il y a encore (beaucoup) de chemin à parcourir !

 

 

La 6G

Alors que la 5G va petit à petit faire son entrée sur tout le territoire, celle-ci reçoit un accueil très mitigé. En effet, la 5G va être d’origine chinoise ou américaine et une telle technologie ne peut être de source étrangère si l’on souhaite une réelle autonomie stratégique.

Pour remédier à ce problème, l’Union Européenne se pense déjà vers la prochaine génération : la 6G. La gestion de ce projet pharaonique nommé Hexa-X sera déléguée au finlandais Nokia qui l’a annoncé le 6 décembre dernier.

 

Ce projet sera financé par le programme de recherche européen de Recherche et d’Innovation Horizon 2020. Nokia sera entouré de 9 nationalités (Allemagne, Espagne, Finlande, France, Grèce, Hongrie, Italie, Suède, Etats-Unis) et donc de grosses entreprises du secteur comme les français Orange ou Atos, l’allemand Siemens et l’italien TIM (Telecom Italia Mobile), mais aussi l’américain Intel.

 

L’enjeu est de taille puisque de récents rapports de Samsung et Docomo (opérateur numéro un au Japon) soulignent que la 6G sera en mesure de couvrir non seulement la surface terrestre mais aussi l’espace et les océans.

 

 

Le droit de veto

Le contexte actuel accroît le phénomène de la guerre économique et le 13 mars 2020, la Commission européenne a appelé les États membres à utiliser tous les outils disponibles afin d’éviter que la crise sanitaire ne conduise à une perte de technologies critique. Dès lors, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne et même la France ont créé (ou renforcé pour certains) des dispositifs de contrôles des investissements étranger.

 

Et…Bonne nouvelle ! L’Allemagne et la France jouent les bons élèves et ont utilisé, en l’espace de quelques semaines, leur droit de veto concernant les rachats d’entreprises dites stratégiques.

 

Pour l’Allemagne, son gouvernement a mis son veto sur l’offre de rachat sur l’entreprise IMST, et spécialisée dans les technologies de communication mobile et satellite. L’offre de rachat provient de la société Addsino, une filiale du groupe de défense public China Aerospace Science and Industry Corporation, fabricant de systèmes de communication militaires.

Du côté français, l’histoire a commencé en septembre 2019 mais a connu le même dénouement. Après des mois de négociations, le ministère des Armées a (enfin) mis son veto à la vente de l’entreprise Photonis (spécialisé dans la vision nocturne) à l’américain Teledyne. Cette décision est tout simplement historique.

 

Malheureusement, l’Union Européenne ne reste qu’une union politico-économique de 27 États, la coordination pour une autonomie stratégique efficace est difficile et ce sujet reste dans les mains de chaque État.

 

Vers un cloud européen ?

Au même titre que les problématiques de la 5G et de la 6G, le stockage des données est un sujet sensible et hautement stratégique.

 

En effet, aujourd’hui, l’Europe manque cruellement à l’appel aux solutions de cloud. Elle n’a pas le choix que de faire appel à des services américains comme Microsoft, Google ou Amazon.

 

Début juin 2020, le couple franco-allemand veut connaître une véritable souveraineté numérique avec la création de GAIA-X. Le but étant de créer une « infrastructure européenne des données » avec l’aide notamment d’entreprises comme Orange, EDF, Deutsche Telekom, Siemens ou encore Huawei[1] ou Palantir [2]qui ont signé en tant qu’adhérentes…

 

Certes, seulement les groupes dont le siège mondial est en Europe pourront siéger au conseil d’administration de GAIA-X mais lorsque l’on sait les passifs de Huawei et Palantir on peut être en droit d’exprimer notre étonnement !

 

 

 

Différents patriotismes…

En outre, il y a quelques semaines, le groupe Vivendi [3] (de Vincent Bolloré) s’est vu refuser le rachat de 28,8% du capital de la chaîne de télévision payante du groupe italien Mediaset Premium (de Silvio Berlusconi). Le tribunal administratif refusa et gela la participation du groupe français à 20%. La Cour de Justice européenne jugea le verdict italien comme illégal. Mais le gouvernement italien a fait passer un amendement afin de mesurer les conséquences pour le pluralisme des médias à l’entrée d’un étranger au capital.

 

Cette annonce n’est pas très bien vue côté français. En effet, sous la présidence de François Hollande, Bercy (E. Macron à l’époque) avait autorisé la prise de participation des Chantiers de l’Atlantique à Saint Nazaire à l’entreprise italienne Fincantieri[4]. L’esprit européen est décidément bien différent selon où l’on se situe en Europe…

Concernant cette opération franco-italienne, de nombreux experts français redoutent que la Chine, à travers CSSC[5], en profite pour développer une alliance chino-italienne avec Fincantieri afin de de bénéficier des Chantiers de l’Atlantique.

 

En conclusion, on peut dire que ces exemples montrent parfaitement la réalité : d’un côté la Chine et de l’autre les États-Unis. Le directeur du département des études européennes de l’Institut chinois des Etudes Internationales, Cui Hiongjian, aurait même déclaré : « Qui contrôle l’Europe contrôle le monde ».

 

L’Union Européenne est au cœur d’une incroyable guerre, une guerre économique qui aura comme conséquence, à terme, d’un leadership d’un pays et d’une vassalisation pour les autres.

 

 

 

 

Master Intelligence Economique – L’équipe rédactrice

 

 

 

[1] Entreprise chinoise qui fournit des solutions dans le secteur de l’information et de la communication. Elle est accusée d’espionnage au travers du déploiement de la 5G.
[2] Entreprise américaine spécialisée dans le datamining (extraction de données). Elle a été créée en 2004 grâce au fond d’investissement In-Q-Tel géré par le service de renseignement américain, la CIA.
[3] Groupe français spécialisé dans les contenus, les médias et la communication.
[4] Groupe industriel italien spécialisé dans la construction navale.
[5] China State Shipbuilding Corporation, un des principaux conglomérats publics chinois de construction navale.

Sources :

 

Autres sources :