La pêche normande, quel avenir ?

La pêche a fait beaucoup parler d’elle ces derniers temps, notamment en tant qu’élément bloquant du Brexit, bien qu’elle ne pèse que 0.1% des accords commerciaux. Le 24 décembre 2020, l’Union européenne et le Royaume-Uni ont tout de même réussi a trouvé un accord sur leur nouvelle relation commerciale et à régler leur différend sur les quotas de pêche des Européens dans les eaux territoriales britanniques.

 

Quels impacts ?

Le “no deal” évité, les pêcheurs européens peuvent continuer à accéder aux eaux britanniques pendant une période transitoire de 5 ans et demi, jusqu’en juin 2026, après quoi, des négociations sont prévues tous les ans. Pendant cette transition, l’Union Européenne devra progressivement renoncer à 25 % de ses prises en eaux britanniques, qui s’élèvent en valeur à environ 650 millions d’euros par an. Les pêcheurs ont donc 5 ans pour imaginer des solutions et préparer un plan d’action. L’objectif est de pouvoir continuer à pêcher sans que cela engendre des pertes économiques.

 

Depuis le début des négociations, en février 2020, des pêcheurs de différentes régions françaises ont partagé leurs inquiétudes face au potentiel “no deal”. Aujourd’hui, certains sont rassurés mais d’autres s’inquiètent d’un envahissement de leur zone de pêche par des bateaux plus importants, type pêche industrielle, contraints de pêcher dans les eaux britanniques. En effet, pour les pêcheurs boulonnais, la concurrence européenne est un risque notamment la pêche industrielle ; « Le 23 décembre au soir, il n’y avait plus en mer qu’une vingtaine de Hollandais en train de piller nos ressources avec des bateaux démesurés de 30 à 35 mètres », confie un pêcheur, dont le fileyeur n’atteint pas les 12 mètres. Mais le maire de Boulogne-sur-Mer rappelle que le problème vient du Brexit et non des Européens : « Les Hollandais pêchent leurs quotas, ils ne viennent pas piller. » (Source, Le Monde)

 

Il existe plusieurs manières de pêcher : l’industrielle, la sportive, la sous-marine et enfin celle qui nous intéresse, l’artisanale. La pêche artisanale fait appel à des techniques plus traditionnelles et selon Ifremer, la différence avec la pêche industrielle, se fait principalement en fonction de la taille du bateau et du statut du patron. Généralement, la pêche artisanale concerne les bateaux entre 12 et 16 mètres et le patron est propriétaire de son bateau. Ces éléments sont utiles pour comprendre les problématiques.

 

La pêche est une activité fortement saisonnalisée, variant entre des basses saisons et des hautes saisons. Cet effet est très marquant pour la star des coquillages, la coquille Saint-Jacques, qui se pêche uniquement 4 mois dans l’année. Alors que le congre, lui, est un poisson qui se pêche très bien toute l’année.

 

La région Normandie

Comment les accords du Brexit impacteront la région et quel plan d’action faut-il mettre en place pour éviter des conséquences trop négatives ? Dans ce questionnement, Isabelle Dupont Morral, cheffe du service pêche et ressources marines pour la région Normandie, a pu nous éclairer. 

 

Contrairement à ce que l’on peut imaginer, après la lecture de plusieurs articles de presse, le Brexit n’est pas ce qui préoccupe le plus.

Les trois préoccupations actuelles de la pêche en Normandie se résument ainsi :

  • Besoin de bateaux neufs,
  • Besoin de formation de gestion pour les pêcheurs,
  • Besoin de valorisation des « poissons oubliés », en abondance dans les eaux normandes.

 

L’hypothèse de la reconversion professionnelle serait l’une des premières solutions qui viendrait à l’esprit. Cependant, elle n’est pas envisageable pour les pêcheurs qui souhaitent continuer à exercer leur métier. Dans le cas d’une reconversion on pourrait imaginer des anciens pêcheurs devenus acheteurs du poissons britanniques.

 

En effet, les pêcheurs britanniques vont voir leur capacité augmenter mais pas la demande intérieure de consommation. Il faudra donc qu’ils trouvent des acheteurs extérieurs pour leur surplus de marchandises, une opportunité pour le marché français de transformation de poisson et de conserverie. En achetant le poisson britannique, on évite que la transformation ne se fasse par leur soin ou par un autre pays. L’idée serait donc de transformer les poissons pêchés par les Britanniques en Normandie puis de les revendre sur le marché intérieur ou même le marché européen. La Normandie serait donc une référence dans le secteur de la transformation et de la conserverie.

 

L’achat de bateaux neufs ne semble pas euro-compatible, allant à l’encontre des volontés européennes de réduire la pêche au profit de l’aquaculture. Plusieurs actions ont déjà été menées, notamment par Hervé Morin, président de la région Normandie, afin de contourner les décisions européennes, sans succès. Cependant, il est possible de moderniser les bateaux grâce à des subventions européennes à négocier à la suite du Brexit. Il existe également un dispositif d’innovation, le plan de relance développé par FranceAgirMer, ayant pour objectif d’encourager le développement de bateaux améliorant la performance énergétique ou environnementale des filières de la pêche.

Ensuite, concernant le manque de compétences en gestion nécessaires en tant que pêcheur à son compte, des formations additionnelles et des aides sont déjà mises en place.

 

Ici, nous nous intéresserons plus précisément au besoin de valorisation des poissons peu connus, dit « poissons oubliés », dans la logique des nouvelles tendances alimentaires.

 

Les tendances alimentaires

Source : Insee, Enquête « budget des familles », exploitation CREDOC

 

 

Voici une étude prospective des tendances alimentaires de demain :

  1. Sobriété : “acheter moins, manger mieux”, fini la surconsommation ;
  2. Circuit-court, produits locaux français ;
  3. Manger moins de protéines animales, la viande est surtout visée ;
  4. Recherche de plus de transparence sur la provenance du produit ;
  5. Individualisation, 44% de ménage d’une personne en 2025.

 

La consommation des produits de la mer varie grandement selon les tranches d’âge de population observée. Plus les ménages sont jeunes, moins ils dépensent en poissons et fruits de mer. Ce sont les ménages de 43 à 72 ans qui dépensent le plus en poissons et fruits de mer. La population est vieillissante et à l’horizon 2025, une augmentation de la part de marché des seniors est prévue. 

 

Depuis 2016, plusieurs démarches sont initiées par la région Normandie pour faire de la pêche et de l’aquaculture normandes la référence européenne de la qualité des produits et de l’innovation. Chaque année, ce sont ainsi 10 millions d’euros (5 millions de la Région Normandie et 5 millions du Fonds européen pour les affaires maritimes et la pêche) qui sont mobilisés pour financer cette nouvelle politique.

La pêche est donc un élément important au niveau européen et y est réglementée notamment par la politique européenne de la pêche (PCP). Dérivée de la politique agricole commune (PAC), la PCP, vise à accroître la productivité de la pêche tout en préservant les ressources halieutiques[1], notamment en imposant des quotas. Développée en 1983, la PCP fait l’objet d’une réforme tous les dix ans, la quatrième est donc prévue en 2023.

 

L’Union Européenne, par son « Green deal », a l’ambition d’être le premier continent neutre pour le climat et promeut l’utilisation efficace des ressources en passant à une économie propre et circulaire. Le 11 décembre 2019, la Commission européenne a dévoilé le contenu de son « Green Deal », qui comprend une stratégie alimentaire « de la fourche à la fourchette » (« Farm to Fork » [F2F]) pour la transformation des systèmes alimentaires.

 

Dans cette logique, la promotion de la pêche artisanale et la promotion d’une consommation de poisson de manière consciente sont tout à fait euro-compatibles

 

Les objectifs

  • Faire connaître la diversité des poissons
  • Défendre le modèle économique et social de la production de pêche normande
  • Sensibiliser le consommateur à la pêche artisanale
  • Développer la consommation « de la mer à l’assiette »
  • Déstructurer les préjugés autour du poisson

 

En réalité, la demande de poissons se concentre autour de quelques espèces les plus connues, comme le saumon ou le bar. Alors que les eaux françaises sont pleines d’autres espèces oubliées. Sur les 25 000 espèces existantes, ce sont toujours les mêmes qui sont consommées. Cela entraîne une concentration de la pêche sur les mêmes poissons. En 2019, 49 % des volumes de poissons pêchés en France sont issus de populations exploitées durablement. Il y a donc un besoin de valorisation des espèces oubliées.

Dans un monde idéal, on mangerait du poisson frais, en quantité raisonnable, 100% français, issu d’une pêche respectueuse des mers et des océans. La réalité est bien différente. Encore aujourd’hui, dans les restaurations collectives françaises, le poisson servi n’est pas diversifié, ne provient pas de circuit court (ex : de Norvège ou du Pays-Bas) et les conditions de pêche ne sont pas toujours connues.

 

S’imposer dans les cantines c’est entrer sur le marché public et sécuriser la vente d’une partie de la production.

Mais, pour que les « poissons oubliés » s’invitent dans les restaurations collectives, il faut revoir la composition des menus. Le Programme National Nutrition Santé intègre déjà des poissons de diverses espèces mais ne prête pas nécessairement attention à la provenance, ni à la pratique de pêche. Imposer des labels ne résoudrait pas les problèmes, car eux-mêmes rencontrent des limites face à la pêche industrielle. Mais imposer un quota de poissons provenant de la pêche artisanale locale est possible. Ce quota ne sera pas que sur les poissons frais mais également sur les poissons congelés et transformés.

 

D’autres actions existent pour valoriser les poissons oubliés

  • Adapter sa consommation de poisson à la saison avec GoodFish
  • Acheter son poisson en ligne directement aux pêcheurs avec Poiscaille
  • Pour consommer de manière durable et connaître les espaces de poissons menacés et à préserver, il existe  Etiquettable 
  • Se sensibiliser à la préservation des océans et de leurs ressources, et consommer de manière responsable des produits de la mer grâce à Planète Océan 
  • Eco-score, un indicateur d’impact environnemental des produits alimentaires permet de guider les consommateurs vers une consommation responsable et plus écologique

 

Valoriser les « poissons oubliés » permettrait de faire augmenter leur demande et leur prix. Les pêcheurs pourront alors continuer à vivre de leur activité. Cependant, il ne faut pas oublier la préservation de la ressource et ne pas entraîner une surpêche de ces espèces nouvelles revalorisées. De plus, l’objectif de cette action d’influence est d’être favorable à la pêche artisanale. Il faut donc anticiper et éviter la venue de la pêche industrielle sur ce nouveau marché. Pour cela, le rapprochement avec l’association Bloom permettrait de combiner les forces et les actions contre la pêche industrielle.

La pêche industrielle est dévastatrice sur le plan économique (baisse de prix), social (mauvaises conditions de travail) et environnementale (ne respecte pas les fonds marins / pas de vente en circuit court).

 

Les actions d’influence à mener

Afin de pérenniser la pêche en Normandie, il faut assurer la stabilité de la demande et voir plus large. C’est pourquoi des actions d’influence à l’échelle européenne sont nécessaires.

Dans la même logique du F2F issue du Green Deal, une stratégie « de la mer à l’assiette » est à développer pour promouvoir le circuit-court avec une consommation consciente du poisson.

 

Poiscaille, fondé en 2014, a tout à fait anticipé ce mouvement en proposant une version marine du panier de légumes en ligne. Ils proposent d’acheter directement aux pêcheurs, via leur site internet, du poisson frais, durable et éthique. Travaillant avec une soixantaine de petits pêcheurs, ils répondent aux demandes des cuisiniers professionnels et des particuliers.

Or, ce modèle d’achat n’est pas du tout intégré dans la plupart des ménages. D’après l’association Bloom, 75% de la consommation de poisson provient des grandes surfaces et 66% est importée (chiffres 2020). Il faudrait donc faire grandir ce système.

 

Une certification pourrait rassurer les consommateurs sur l’achat d’un poisson issu d’une pêche artisanale. Poiscaille n’a pas encore bénéficié d’aides de l’Union Européenne. Un partenariat avec la région Normandie permettrait la vente de « poissons oubliés » moins chère que le reste de leur offre.

Il existe déjà des campagnes de communication pour promouvoir les poissons normands mais leur impact reste minime et elles ne sont pas mises à jour.

 

Concours de cuisine européen

La réalisation de concours de cuisine autour des « poissons oubliés » permet de les revaloriser et de montrer la façon de les cuisiner. L’une des idées reçue autour du poisson est la difficulté à le cuisiner. Ainsi, il faut concevoir des recettes faciles à réaliser. Les concours sont la solution à ce besoin de créativité.

 

Le concours de cuisine pourrait être organisé au niveau européen pour mettre en concurrence des apprentis cuisiniers de différentes régions de l’UE. Le concours pourrait se dérouler dans une région différente à chaque édition, toujours dans le but de promouvoir la pêche artisanale et le circuit court « de la mer à l’assiette ».

 

Ce concours serait diffusé en direct via les chaînes TV européennes ou les réseaux sociaux. Pour le déplacement entre les pays, le réseau ferroviaire sera privilégié. Dans un contexte sanitaire ne permettant pas les rencontres en physique, le concours pourrait tout de même se faire à distance. Dans ce cas, chaque participant cuisinerait des produits différents issus de sa zone géographique.

 

Diffusion de recettes incluant des poissons peu connus 

Ensuite, pour diffuser les recettes, rien de mieux que les émissions de cuisines déjà existantes tels que « Petits plats en équilibre » à la télévision ou « on va déguster » à la radio. Des partenariats avec des émissions de cuisines telle que l’émission «Top Chef», très regardée par les français, permettrait de toucher une large cible.

 

Des partenariats avec des influenceurs présents sur les réseaux sociaux et adeptes de la cuisine, tel que « C’est meilleur quand c’est bon » permettrait de toucher une population plus jeune. Également, lors de l’achat du poisson, des recettes peuvent être indiquées sur les emballages.

 

 

L’étiquetage des produits de la mer

Les règles applicables à l’étiquetage des produits issus de la mer et de l’aquaculture figurent au règlement (CE) n°1379/2013 du 11 décembre 2013. Le consommateur final de produits non transformés de la pêche et de l’aquaculture doit être informé[2] :

  • De la dénomination commerciale et scientifique,
  • De la méthode de production : « pêché », « pêché en eaux douces » ou « élevé »,
  • De la catégorie de l’engin de pêche (« senne », « chalut », « filet maillant », …)
  • De la zone de pêche ou du pays d’élevage,

 

La mention de la zone de pêche est obligatoire en Europe mais elles sont trop larges. Par exemple, il est indiqué « Atlantique Nord-Ouest ». Des étiquettes plus précises, du type : “manche ouest”, “manche est” ou « méditerranée », permettrait une meilleure transparence. Il manque également une indication sur le type de pêche.

 

Pour cela, il faudrait se rapprocher d’association tels que CLCV (Consommation, logement et cadre de vie) qui défend les intérêts spécifiques des consommateurs.

 

Les aides financières

Toutes ces actions peuvent être financées par des fonds européen, tels que le :

  • FEDER : Fonds européen de développement régional
  • FEAMP : Fonds européen pour les affaires maritimes et la pêche

Ces derniers permettent de financer des projets favorisant le développement et la cohésion économique, écologique et sociale du territoire normand. De plus, pour 2021-2027, le projet de stratégie du futur programme opérationnel FEDER/FSE+ est en cours d’élaboration[3].

 

Le plan de relance proposé par FranceAgirMer est également un possible soutien financier qui peut aider la région Normandie a devenir LA référence européenne en matière de pêche artisanale.

 

Manon NARDEUX

 

 

[1] Qui concerne la pêche, notamment la pêche en mer, CNRTL

[2] Selon le Ministère de l’économie, des finances et de la relance

[3] La Normandie à Bruxelles


Sources :

https://ec.europa.eu/info/strategy/priorities-2019-2024/european-green-deal_fr