Cryptomonnaie : utopie et réalité

Bitcoin, Libra, Ether, ces différents noms sont souvent ceux qui viennent à l’esprit lorsque l’on parle de cryptomonnaie, mais qu’en est-il vraiment ? Quelle est donc la différence entre la monnaie classique et les cryptomonnaies ? On pourrait être tenté de répondre le support : la cryptomonnaie est électronique, virtuelle, alors que la monnaie courante elle, est palpable. Pourtant, la dissemblance est ailleurs. Derrière ces noms se cachent de vrais enjeux stratégiques et la création monétaire connait sans aucun doute un tournant qui accompagne la reconfiguration des rapports de forces inter étatiques de ce début de 21esiècle.

Les acteurs de la monnaie

Le 15 août 1971 acte la fin des accords de Bretton Woods, le dollar n’est plus convertible en or à taux fixe. Cela marque une profonde rupture philosophique, il faut accepter l’idée que la valeur d’une monnaie n’est plus adossée à quelque chose de palpable ; l’étalon-or n’est plus. C’est le début du règne du dollar qui devient en quelque sorte la monnaie étalon. Les chiffres confirment cette tendance puisque ce dernier représente 87 % des opérations de change. Il est impliqué dans 50 % du commerce mondial et plus de 60% des réserves des banques centrales sont en billets verts. Ceci représente un avantage considérable dans les enjeux internationaux pour les États-Unis. Les banques européennes l’ont bien compris lorsque Donald Trump a rétabli les sanctions contre l’Iran. Aucune d’entre elles et les entreprises ne peuvent se passer du billet vert, propriété des États-Unis.

Revenons-en à la monnaie, qui physiquement peut prendre plusieurs formes : billets, pièces mais aussi coquillages voire bouts de bois comme ce fut le cas au cours de l’Histoire.  Actuellement, les formes palpables représentent la minorité de la masse monétaire en circulation. En effet, 90% de la monnaie est électronique (scripturale), c’est-à-dire qu’elle correspond à des lignes de codes écrites par les banques dans les comptes de leurs clients. Si les banques centrales sont responsables de la création monétaire fiduciaire, ce sont les banques commerciales qui décident des prêts aux particuliers comme aux entreprises. Évidemment, le principe veut que les banques fassent des choix rationnels, qu’elles ne créent et ne prêtent pas de l’argent à n’importe qui et n’importe comment. Malgré tout, des exemples récents rappellent que la rationalité des banques a ses limites. Les banques centrales sont censées encadrer le comportement des banques commerciales par le biais de leurs taux directeurs et des politiques monétaires qu’elles mettent en œuvre. Cependant, la création monétaire n’est pas le premier rôle des banques centrales. En Europe, la Banque centrale européenne (BCE) a pour devoir de réguler l’inflation pour qu’elle reste « inférieure à, mais proche de 2%. » À la vue de la situation actuelle en Union Européenne, on peut douter de l’efficacité des politiques non conventionnelles instaurées par la BCE pour relancer l’inflation. Quoi qu’il en soit, l’idée n’est pas de savoir si un changement de cible d’inflation ou si l’hélicoptère de Friedman sont la solution, mais simplement de souligner que la situation actuelle montre les limites dont disposent les institutions monétaires pour répondre à leur mission.

Même si cette remarque ne prend pas en compte toute la complexité des politiques monétaires mises en place par la BCE, il est tentant de se référer à Hayek,  économiste et philosophe britannique, qui aurait pu dire que les banques centrales ne réussissent pas à gérer des problèmes qu’elles ont elles-mêmes créés. Ce dernier, rêvant d’une création monétaire organisée en ordre spontané, serait peut-être bien plus clément à l’égard des cryptomonnaies.  Pour Hayek, les politiques monétaires devaient se faire entre acteurs privés par la mise en concurrence de leur propre monnaie.

Une nouvelle manière de créer de la monnaie

 

 

Mais qu’elle est donc la différence entre une monnaie et une cryptomonnaie ? En soit, les cryptomonnaies sont des monnaies électroniques décentralisées. Elles permettent un échange d’argent de pair-à-pair sans intermédiaire. Actuellement, lorsqu’un individu souhaite utiliser de la monnaie, il peut l’utiliser sous sa forme physique en pièces ou en billets. Il n’y a ainsi aucun doute possible sur l’existence de cette dernière. En revanche, s’il paie par virement en ligne, la banque est garante de la solvabilité de l’individu. Elle assure un suivi et encadre les activités des clients. De plus, les banques commerciales sont elles aussi rattachées à une banque centrale. La force des cryptomonnaies est de réussir à libérer les individus de ces intermédiaires afin de les connecter entre eux directement. Mais cette désintermédiation de l’échange monétaire n’est pas chose aisée : c’est là qu’intervient la technologie blockchain, véritable révolution du protocole Bitcoin.

Malgré tout, les cryptomonnaies sont encore très loin d’être devenues un moyen d’échange de référence. Leur haute volatilité due à leur faible liquidité en fait un actif risqué et ne leur permet pas d’être un moyen d’échange de masse et accessible à l’ensemble des particuliers. À vrai dire, même si beaucoup de chemin a été parcouru depuis leur début au sein du web profond, les acteurs importants commencent à peine à entrer dans la danse, ce qui pourrait bien tout changer.

L’utopie balayée par la réalité

En fin 2017, la valeur du Bitcoin s’ajuste et la bulle explose sur les marchés financiers, influencée sans aucun doute par la position des autorités chinoises. Sans y voir la seule cause, il n’empêche qu’elle n’y est pas anodine. La Chine a interdit l’utilisation dans son pays des échanges de monnaies virtuelles et des ICO (Initial Coin Offering), des levées de fonds via l’émission d’actifs numériques échangeables contre des cryptomonnaies durant la phase de démarrage d’un projet. Or, le pays était responsable de 90% d’entre elles. Néanmoins, il ne faut pas voir ici une aversion à la technologie blockchain de la part de la Chine. L’une des activités essentielles de cette technologie est le minage, qui permet de constituer les différents blocs de la chaîne. Malgré le bannissement des cryptomonnaies, l’Empire du milieu représente toujours plus de 70% de ce type d’activité. À titre de comparaison, si l’ensemble des serveurs de Google étaient utilisés pour le minage du Bitcoin, ils ne représenteraient pas même 1% de l’activité. En fait, les récentes déclarations des autorités chinoises malgré leur légèreté, permettent d’y voir plus claire. Même si la Chine avait annoncé depuis plusieurs années sa volonté de créer un projet de cryptomonnaie, les déclarations se sont fortement accélérées depuis l’été 2019. Le problème ne réside pas dans la blockchain mais chez les acteurs exploitant cette technologie pour créer des cryptomonnaies. La Chine veut garder la main sur la manière dont les échanges se font sur son territoire. Pragmatique, les autorités ont interdit les monnaies et non la technologie, ce qui a sans aucun doute grandement aidé le pays pour la réalisation de son propre projet. C’est toujours ainsi, en quelque sorte. Une technologie émerge : l’État chinois se l’approprie. Le rêve d’Hayek semble s’éloigner. Alors que les cryptomonnaies répondaient à un idéal de liberté et une absence de contrôle, voilà que l’un des pays les plus centralisés au monde s’approprie ses propriétés.

Il faut dire que si la Chine a accéléré le pas, c’est parce qu’elle n’est pas le seul mastodonte présent dans la course aux cryptomonnaies. Facebook avait annoncé la création de sa propre « monnaie » numérique, le Libra. Malgré tout, le Libra n’est pas un projet de création monétaire dans le sens classique du terme puisque sa valeur sera adossée à un panier de devises : le dollar, l’euro, le yen, la livre sterling et le dollar de Singapour. Le renminbi-digital (crypto monnaie chinoise) aura quant à lui une valeur fixée à l’identique sur le renminbi. Le but dans les deux cas étant de limiter la volatilité et d’avoir ainsi des Stablecoins. Pour Facebook, c’est aussi de rassurer les autorités nationales. L’annonce du Libra a effectivement fait l’effet d’une bombe auprès des différents acteurs institutionnels. Le ministre français de l’Economie et des Finances, Bruno Le Maire, avait signé la charge contre ce projet, s’y opposant fermement. Les européens étant très sceptiques, dans leur ensemble, à l’annonce du projet de la société Calibra à Menlo Park. Malgré tout, le Libra aura servi de catalyseur à l’Union Européenne puisque, conscients de l’enjeu, la France et l’Allemagne ont annoncé leur volonté de construire une monnaie digitale européenne concurrente du Libra. Encore une fois, les acteurs européens ont un cran de retard sur les entreprises américaines et sur l’État Chinois. Mais, dans le premier cas, un frein existe et la situation actuelle du projet Libra montre que les autorités étatiques et institutionnelles conservent un pouvoir suffisant pour calmer les ardeurs des géants privés. L’inquiétude principale des États étant de voir la monnaie de Facebook prendre le pas sur leur devise nationale.

« La souveraineté monétaire des Etats est en jeu. […] Toute défaillance dans le fonctionnement de cette monnaie, dans la gestion de ses réserves pourrait créer des désordres financiers considérables. » Bruno Le Maire.

L’un des risques dus à la décentralisation et aux cryptages des données concerne l’utilisation de la cryptomonnaie pour des activités malveillantes comme le terrorisme. Aux États-Unis aussi, le projet a laissé le congrès sceptique. Toutes ces réticences ont poussé plusieurs des vingt-huit membres affiliés au projet Libra à quitter le navire, dont PayPal Visa et Mastercard, des partenaires centraux qui n’ont pas voulu se mettre à dos les différentes autorités. Sur le papier, la puissance de frappe de Facebook était considérable : 2.4 milliards d’utilisateurs potentiels, 28 partenaires dont Uber, Ebay, Spotify, Iliad… Bien que le projet ait subi un accueil brutal, les acteurs de ce dernier restent optimistes pour tenir leur calendrier.

L’idéal libertarien au service d’un état autoritaire ?

Si les critiques contre le Libra sont légitimes et justifiées, il n’empêche que cela démontre encore une fois que les autorités européennes n’innovent pas : elles limitent la casse. Le fait que le Libra soit rigoureusement encadré ne doit pas faire oublier que la plus grande menace est ailleurs. Que feront les autorités européennes pour endiguer l’arrivée inévitable du Renminbi-Digital ? Le fait que Facebook reste une entreprise laisse aux instances nationales et européennes des marges de manœuvres pour encadrer ses projets. L’absence totale de soutien institutionnel américain et européen limite le développement du Libra, problème que ne rencontre pas le Renminbi-Digital, directement piloté par l’Etat chinois . Afin de limiter son expansion, il faudra sortir de la « réaction » pour proposer un autre projet plus porteur, plus respectueux de ce qui fait la force d’une cryptomonnaie : la liberté .

Tout cela révèle une dimension bien sarcastique née sous l’influence de courant libertarien, les cryptomonnaies pourraient finalement devenir une arme de contrôle d’un Etat autoritaire. Si dans les moyens d’influences internationales nous pouvons voir le contournement de sanction, le financement de projet nucléaire Nord-Coréen ou Iranien, le soutien à des activistes dans différents endroits du globe, il ne faut pas oublier que l’intérêt global est ailleurs. Ce projet chinois s’inscrit dans une volonté de proposer une alternative crédible au dollar dont l’hégémonie est contestée par tout un ensemble d’États dans le monde. En proposant une alternative innovante et crédible, la Chine poursuit son objectif de devenir un acteur de premier ordre sur la scène économique et financière mondiale.  Le processus sera long mais si les autres États restent dans la réaction et non pas dans la création, alors il pourrait aller plus vite que prévu et la puissance du duopole Chine/USA ne fera que s’accroitre.

Keven Lapouge

Sources

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