Mitre Corporation, le ponte de la recherche américaine

Mitre Corporation… Ce nom n’est pas très familier et c’est sans doute normal. Il existe peu, voire pas du tout d’article au sujet de cette organisation. Gestionnaire de certains laboratoires (les plus discrets) du gouvernement américain, Mitre, c’est 8 000 employés et 2 milliards de dollars de budget annuel. Aujourd’hui on vous propose de plonger dans le milieu de la recherche à l’américaine…

 

Qu’est-ce que Mitre Corp ?

Organisation à but non lucratif œuvrant pour l’intérêt public américain. Mitre intervient dans l’ingénierie des systèmes, la technologie de l’information, les concepts opérationnels, et la modernisation des entreprises. Elle crée des outils numériques destinés aux principales organisations américaines : militaires, de sécurité et de renseignement.

 

Elle est gestionnaire de sept Skunk Works, plus connus sous le nom de “Centres de Recherche et de Développement financés par le gouvernement fédéral” (FFDRC).  Parmi eux, on peut retrouver le Centre d’Ingénierie de la Sécurité Nationale, le Centre pour le Développement de Systèmes d’Aviation Avancés, l’Institut d’Ingénierie et de Développement des Systèmes de Sécurité Intérieure ou encore la Cybersécurité Nationale FFRDC.

 

Mais Mitre possède aussi son programme indépendant de Recherche et de Développement. Au travers des nouvelles technologies et de ses nouveaux usages, elle répond à toutes les problématiques des agences gouvernementales américaines. C’est un consultant majeur pour ces agences et leur meilleure façon de déployer des stratégies technologiques et politiques.

 

Mitre est née pendant la Guerre Froide. Elle est issue du campus technologique du MIT (Massachusetts Institute of Technology) qui met en place, à la fin des années 1950 le SAGE (Semi-Automated Ground Environment). C’est un système de défense aérien pour détecter les bombardiers soviétiques. C’était le premier système de défense de ce type en Amérique. Les administrateurs du MIT créent alors Mitre pour gérer le SAGE et son développement futur.

 

Ce qui distingue Mitre des autres contractants militaires et de renseignement, c’est qu’elle n’a pas pour but de gagner de l’argent. Elle ne commercialise pas la technologie qu’elle crée mais concède les licences de ses prototypes à ses partenaires gouvernementaux, privés ou universitaires. Depuis 2014, elle a concédé plus de 670 licences. 

Aujourd’hui, ses attributions sont de plus en plus larges. Toujours fidèle à son rôle de protection de la sécurité nationale, son influence va bien au-delà de son développement technologique. Alors, qu’est-ce qui se cache dans ces laboratoires secrets, bras droits du gouvernement américain ?

 

Que fait Mitre ?

Parmi les commandes les plus importantes du gouvernement sur ces dix dernières années, on retrouve des projets variés tous orientés vers la sécurité nationale américaine. Des projets parfois remis en cause en raison de leur éthique… 

 

On peut commencer par citer un projet de grande envergure commencé en 2015 pour le FBI : la création d’un logiciel permettant de collecter des empreintes digitales humaines sur des médias sociaux comme Facebook, Instagram ou encore Twitter. Avec un budget de 500 000 dollars, il s’agissait de capturer des informations biométriques à partir des images postées sur ces médias. Le but, pour le FBI, était de constituer des fichiers d’empreintes digitales afin d’identifier des membres de gang, des personnes qui enfreignent les lois sur l’immigration, d’identifier des personnes ayant un lien avec l’exploitation des enfants ou encore pour attraper des trafiquants de drogue.

 

Cette technologie, utile pour les services de police et de renseignement avec lesquels Mitre travaille, est dangereuse pour la vie privée. Un avocat de l’ACLU (Union américaine pour les libertés civiles) soulignait “de sérieuses inquiétudes quant à la protection de la vie privée”. Par mesure de précaution, le FBI a indiqué qu’il ne prendrait les empreintes digitales sur les médias sociaux que lorsque la cible est un suspect valable et qu’il ne se contenterait pas de rechercher toutes les empreintes disponibles sur ce genre de médias. Mais qu’en est-il vraiment ? La question reste aujourd’hui sans réponse.

 

Dans un second temps, on peut citer l’espionnage high tech que Mitre a mis en place dans le cadre d’un contrat avec le Département de la Sécurité Intérieure (DHS) en septembre 2017. Il a été demandé à Mitre de mettre en place un système capable de localiser et de pirater les montres intelligentes, les appareils de domotique, les appareils de fitness et tout ce qui pouvait être classé comme un système d’Internet des objets (IDO). Cette technologie a pour but d’être utilisée par les forces de l’ordre ou les agents des frontières afin de “détecter rapidement et exploiter à des fins de preuve les dispositifs IDO dans un environnement de sécurité ou sur une scène de crime” ou d’être utilisé aux “frontières de sécurité physique”. Autrement dit, ce système est un outil de surveillance, qui peut rapidement capter les données et des preuves d’une activité clandestine.

 

Cependant, sur le terrain, la police manque de compétences et de ressources pour véritablement tirer profit de cette technologie. De plus, encore une fois, ce système est grandement remis en cause par des avocats du droit civil qui indiquent : “l’utilisation par les forces de l’ordre serait troublante, et il serait difficile de les tenir responsables de la manière dont ils l’utilisent”.

 

Autre projet débuté en 2014, Mitre a apporté un soutien à la création de ce que le FBI appelle la plus grande base de données au monde sur l’anatomie humaine et les antécédents criminels. Dans ce contrat, Mitre a aidé le FBI à construire le système d’identification de nouvelle génération : une base de données de visages, d’empreintes digitales et autres parties du corps des suspects criminels sur la planète. Cette base de données est dorénavant accessible à tous les services de police pour vérifier l’identité et les antécédents d’un criminel.

 

Pour finir sur ces exemples de projets d’envergures extraordinaires, nous pouvons citer une étude débutée en 2009 intitulée “L’odeur humaine comme moyen biométrique de tromperie”. Mitre n’aide donc pas seulement le gouvernement américain à interroger les technologies, il a aussi pour but de travailler sur les interrogations humaines. Commandité par le Département de la Sécurité Intérieure, le projet avait pour but de trouver des preuves pour “soutenir l’hypothèse que la signature olfactive d’un individu peut servir d’identification biométrique”. Dans le rapport final de cette étude, en 2011, il est déclaré “les résultats indiquent que des variations mesurables de l’odeur humaine semblent permettre de différencier les individus trompeurs de ceux qui ne le sont pas”, finalité approuvée par la sécurité intérieure américaine ne posant aucune autre interrogation à Mitre concernant ce rapport.

 

Mitre Corp dans la lutte contre la pandémie de la Covid-19

La dernière mission en date de Mitre a été d’aider les Centres de Contrôle et de Prévention des maladies (CDC) et le département de la sécurité intérieure à élaborer des plans de grande envergure pour enrayer la pandémie de la Covid-19. Dans un contrat de 16,3 millions de dollars signé en juin 2020, il été demandé à Mitre d’aider à construire une capacité nationale durable pour contenir la Covid-19. Mitre devait alors agir pour “engager, informer et guider” les maires, les gouverneurs et les responsables des interventions d’urgence. Ce contrat stipule que Mitre, tout au long de la pandémie, doit identifier, collecter et analyser les données pour permettre un apprentissage en temps réel de la progression de cette pandémie, aux dirigeants de l’Etat et aux responsables locaux afin de les aider à décider quand et comment s’ouvrir à nouveau.

 

En parallèle et bénévolement, Mitre a développé un système de recherche permettant aux personnes à risque de télécharger leurs symptômes et leur température dans les bases de données des organismes de santé de leur État et de leur région. Ce système appelé Sara Alert a permis à de nombreux États d’identifier plus facilement les groupes sociaux à risque et de leur apporter des solutions plus concrètes et rapides en cas de contamination.

 

Les recherches de Mitre sont donc développées sur de nombreux plans et dans un seul et même but : garantir la sécurité de la nation. Et même si certaines recherches peuvent être mises en doute, le nom de Mitre suffit pour qu’elles soient prises au sérieux par le gouvernement. Cette organisation est donc la figure de proue du gouvernement, qui laisse cependant planer de nombreuses interrogations éthiques sur ces projets en raison de la surveillance excessive exercée par le développement de technologies de plus en plus sophistiquées.

 

 

 

Juliette Menanteau

 

 

 


Sources :

  • Site internet, The Mitre Corporation : solving problems for a safer world, Consulté le 4 février 2021, [En ligne] :  https://www.mitre.org/

 

  • Wikipédia, The Mitre Corporation. Consulté le 1 févrieer 2021, [En ligne] : https://en.wikipedia.org/wiki/Mitre_Corporation

 

  • The Mitre Corporation, Covid-19 ; Insights & Impacts. Consulté le 6 février 2021, [En ligne] : https://www.mitre.org/news/C19-insights

 

  • Thomas Brewter, Forbes, le 13 juillet 2020, Consulté le 2 février 2021,  [En ligne] : https://www.forbes.com/sites/thomasbrewster/2020/07/13/inside-americas-secretive-2-billion-research-hub-collecting-fingerprints-from-facebook-hacking-smartwatches-and-fighting-covid-19/?sh=62b24bc02052&fbclid=IwAR2g-PPVOXkY_-NwrASD5Vm4Pekw7QdkcWF6pqeWohsHJhhQxP1dBG5jfwk