Création de l’École de Pensée sur la Guerre Économique : Interview de Nicolas MOINET

Pourquoi avoir créé l’École de Pensée sur la Guerre Économique (EPGE) ? En quoi consiste-t-elle ?

Parce que la guerre économique, reconnue comme une réalité par les praticiens d’entreprise ou certains services de l’Etat, reste largement ignorée par le monde académique. Entre absence de traces écrites et tabous sur la richesse des nations, comprendre la guerre économique est pourtant une nécessité dès lors que l’on souhaite préserver ou accroître sa liberté stratégique. D’où l’idée de donner forme à cette école de pensée, qui a pour objectif de nourrir la problématique et de l’enrichir par des apports conceptuels, ainsi que par la formalisation de nouvelles grilles de lecture destinées aux différents publics qui ont besoin de comprendre et d’analyser la nature des affrontements économiques.

Pourquoi avoir travaillé tous les cinq, avec Christian Harbulot, Ali Laïdi, Eric Delbecque et Olivier de Maison Rouge ?

A force de se croiser puis d’échanger, l’idée de cette école de pensée sur la guerre économique est devenue une évidence. « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous » écrivait le poète Paul Eluard. Et le fait est que les parcours des cinq fondateurs ont convergé avec, ce qui est essentiel, une vraie connivence et une forte complémentarité. Cette dynamique collective tranche avec l’habitude bien française des francs-tireurs experts à vie des plateaux de télévision, omnipotents et omniscients.

 

Nous avons pu observer que chacun d’entre vous exerce dans des domaines différents. Que permet cette pluridisciplinarité ?

Oui, nos parcours sont très différents et souvent à la marge. Un des fondateurs faisait  remarquer récemment que notre philosophie d’action ressemble à celle des « non-conformistes des années 30 » : un courant méconnu qui a pourtant eu une influence certaine et qui mériterait d’ailleurs d’être sorti des oubliettes.

Bien entendu, cette différence est une richesse car nos approches nous permettent de traiter un sujet pluridisciplinaire de manière pluridisciplinaire. Cette nécessité apparemment évidente ne l’est pas dans la réalité d’un monde académique où les cloisons disciplinaires priment et créent des œillères intellectuelles, qui débouchent sur des erreurs opérationnelles parfois dramatiques.

Quels sont les enjeux concernant le développement de la pensée sur la guerre économique ?

Les enjeux sont très concrets et très profonds. Il en va de notre liberté stratégique, de notre capacité à décider de notre avenir, à nourrir nos populations, à défendre nos intérêts stratégiques. Le récent rachat de la branche nucléaire d’Alstom par General Electric a, de ce point de vue, créé un électrochoc. Car au-delà de la perte d’un fleuron de l’industrie française, nous avons perdu la maîtrise de notre principale source d’énergie et donc notre liberté stratégique.

Pouvez-vous expliquer les différences ou complémentarités qui existent entre l’Intelligence Economique et la Guerre Economique ?

L’IE est au cœur de la guerre économique en proposant une posture, une démarche et bien entendu des méthodes et des outils qui font de l’usage stratégique de l’information, la clé de l’agilité stratégique. On ne peut survivre dans la guerre économique sans Intelligence Economique mais on peut faire de l’Intelligence Economique en l’ignorant. Il s’agira alors d’une Intelligence Economique de faible intensité. Qui dit guerre économique dit rapports de force et environnement hostile. Dès lors, se renseigner, influencer et sécuriser ses informations est un impératif, comme c’est le cas dans les conflits militaires ou les batailles politiques.

L’Etat français n’a pas l’air de réagir, en tout cas assez rapidement, face au développement de la guerre économique, il y aurait donc un manque d’action politique ou étatique à ce niveau ?

Trop souvent, l’Etat français a deux problèmes. Il réagit et quand il réagit, il réagit trop lentement.

Tout d’abord, il est souvent dans la réaction quand il faudrait être dans la pro-action. Or, dans la guerre économique, celui qui prend l’initiative mène le jeu et l’influence. L’avantage est tel qu’il est alors très difficile de rattraper son retard.

Et quand l’Etat réagit, il réagit à la fois lentement et dans l’urgence car la cécité de certaines élites freine la prise de décision ou la paralyse en générant un stress organisationnel. Et ce malgré les avertissements des services spécialisés. Car ce n’est pas le manque de renseignement qui pose le plus de problème, mais bien la chaîne information-décision avec un chaînon sous-dimensionné : celui de l’analyse. La théorie des organisations et la psychologie sont les deux grandes dimensions de la stratégie et dans notre pays, elles passent au second rang. Ajoutez à cela une aversion pour la prise de risque et vous comprendrez les grands échecs de ces dernières années.

Diriez-vous que ce sont les grandes entreprises comme les GAFAM, qui dirigent cette guerre économique ?  

Non. Personne ne dirige la guerre économique. Et c’est là où l’analyse académique est plus que jamais nécessaire pour prendre du recul et ne pas tomber dans la théorie du complot ; un nationalisme sans issue et un sentiment d’impuissance. Il s’agit d’un jeu complexe d’alliances où les rapports de force ne se mesurent pas seulement à l’aune de la puissance, mais aussi à celle de l’intelligence. Autrement dit, David a toutes les chances, là encore, de battre Goliath. Prenez l’exemple des zadistes avec Notre-Dame-des-Landes ou les actions d’une association comme L.214. Qui est le plus intelligent ? La guerre économique, loin des dogmes néo-libéraux, nous montre le primat de la sphère politique sur toutes les autres. Mais c’est une sphère politique qui ne se limite pas aux Etats. La guerre économique est donc l’affaire de tous !

 

 

L’équipe Cell’IE

 

AUCUN COMMENTAIRES

Désolé, les commentaires ne sont plus admis pour le moment.