Immersion dans les coulisses de la diplomatie internationale, retour sur la COP21 avec Laurent Fabius

Presque plus d’un an après la signature de l’accord de Paris, Laurent Fabius est intervenu lundi 10 octobre au théâtre auditorium de Poitiers pour expliquer les dessous des négociations de la COP 21. Décryptage d’un événement à l’allure de succès pour la diplomatie française.

Deux semaines d’intenses négociations pour un accord historique

Après les échecs cuisants de la COP15 de Copenhague et la COP20 de Lima, les attentes concernant la COP 21 étaient considérables. La Conférence des Parties 21 (COP21) s’est déroulée au Bourget du 30 novembre au 12 décembre 2015. Laurent Fabius, ancien ministre des affaires étrangères et du développement international était alors négociateur en chef.

Signé par 191 pays, l’accord est une avancée sans précédent puisqu’il prévoit que 100 milliards de dollars (en prêts et en dons) devront être consacrés chaque année à partir de 2020 pour financer des projets permettant aux pays de s’adapter aux changements climatiques (montée des eaux, sécheresse…) ou pour faire baisser les émissions de gaz à effet de serre.

Le traité final de la COP21 inscrit comme ambition un réchauffement « bien en deçà de 2°C », suivie d’une mention à un objectif idéal de 1,5°C. Chaque pays signataire s’engage également à définir et mettre en œuvre un plan d’action afin de réduire leur impact sur le dérèglement climatique.

Le logo officiel de la COP21

Un environnement favorable et une conférence préparée de longue date

Pour Fabius, le contexte dans lequel s’est déroulée la conférence, a joué un rôle majeur dans le succès de cette conférence. Il dénombre trois facteurs environnementaux principaux.

Tout d’abord, le monde scientifique est désormais aligné sur la position de l’urgence climatique et donc sur la nécessité d’agir vite.

Deuxièmement, l’échiquier politique était plutôt dans un contexte favorable. Les deux plus grands pollueurs, la Chine et les Etats Unis étaient désormais pour un accord sur le climat. De plus, les gouvernements australiens et le canadiens avaient récemment changé de position en faveur de la limitation du dérèglement climatique.

Enfin, la prise de conscience de l’opinion publique et des entreprises, appuyée par les groupes de pressions tels que les ONG et certaines personnalités ont encouragé les dirigeants à prendre une décision.

Après la COP19 de Varsovie, la France était le seul candidat à l’organisation de la COP21. Plus d’un an et demi avant l’événement, Laurent Fabius a constitué une équipe de diplomates et de spécialistes. A cette époque, la décision est prise de prendre le problème à l’envers. L’équipe consulte alors tous les anciens organisateurs des COP qui leurs permettent ainsi de déterminer l’ensemble des erreurs à éviter.

De ce bilan, l’idée émerge rapidement de faire venir les chefs d’états dès l’ouverture de la conférence et non pas à la fin comme il est d’usage. Puis moins d’un mois avant le début de la conférence, les attentats du 13 novembre ont eu lieu et paradoxalement cela a renforcé la solidarité des autres nations et leur volonté de faire cette conférence un succès. Ainsi en décembre 2015, pour la première fois de l’histoire, 194 chefs d’états étaient présents au début d’une conférence internationale et se sont engagés en faveur d’un accord historique.

L’usage du soft power à la française

Mais le succès du consensus de Paris n’est pas seulement le fruit d’un contexte favorable. Il a surtout été garanti par la maîtrise d’un soft power qui a permis de surmonter les nombreuses difficultés rencontrés.

Afin de maîtriser les négociations, 15 pays facilitateurs ont été sélectionnés en amont. Le but de l’opération était surtout de neutraliser les pays susceptibles de bloquer les discussions en leur confiant des responsabilités. Ainsi l’Arabie Saoudite et le Venezuela, producteurs de pétroles et réfractaires à l’idée d’un accord sur le climat sont devenus d’excellents avocats du projet.

Mais surtout, la France a su « chouchouter » les acteurs influents. Une semaine avant l’ouverture de la COP21, Laurent Fabius a entamé une tournée mondiale. Il était notamment en Afrique du Sud à Pretoria, où il a rencontré le président Jacob Zuma qui a par la suite jouer un rôle majeur dans les discussions.

Le dernier jour de négociation : un marathon diplomatique

A l’approche du dernier jour de la discussion, il restait encore 24 articles et 149 points à trancher avant de proposer le texte le lendemain à l’ensemble de l’assemblée. Les négociateurs ont planché toute la nuit afin de produire la version finale. Cependant à quelques heures de la distribution de l’accord aux différents représentants Laurent Fabius reçoit un appel de John Kerry.

Celui-ci lui indique qu’il ne peut pas signer le texte. En effet, dans la version finale de l’accord, le terme should (devraient) a été remplacé par le terme beaucoup plus contraignant de shall (devront). Il était alors écrit que « les pays développés doivent continuer à être en première ligne pour mener à bien des plans nationaux de réduction d’émissions de gaz à effet de serre ». Or une telle formulation aurait obligé l’administration Obama à soutenir ce texte devant le Sénat. Les républicains majoritaires n’auraient jamais validé l’accord.

Grâce à l’appui de la diplomatie chinoise, cubaine et sud-africaine, ils ont pu raisonner le président Nicaraguayen qui souhaitait la réouverture des négociations. Ainsi le mot de la discorde a finalement pu être modifié à la dernière minute et 191 pays ont par la suite signé cet accord.

     

François Hollande & Laurent Fabius après la signature de l’accord

Et maintenant ?

Les Chefs d’Etats ont pour la plupart tenus leurs engagements. Moins d’un an après la signature 80 pays, représentant 60 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, ont ratifié l’accord de Paris. C’est plus que nécessaire. Pour que l’accord soit appliqué, l’ONU prévoyait un minimum de 55 pays. Le site CAIT Climat Explorer, permet un suivi en temps réel des ratifications et des engagements pris par les différents pays. Il s’agit là d’un réel succès car à titre de comparaison, il n’a fallu pas moins de 7 années pour que le protocole de Kyoto atteigne le même statut.

 

Le site CAIT Climate Data Explorer permet de suivre le processus de ratification en temps réel

Malgré cette mobilisation sans précédent, beaucoup jugent que l’accord ne va pas encore assez loin. En effet lorsque l’on cumule les engagements pris par les états signataires, le réchauffement de la planète devrait se situer encore entre 2,7 et 3,5 degrés. Nous sommes donc très loin de l’objectif de limiter l’augmentation en dessous de 2 degrés.

Par ailleurs le texte ne fait pas mention des transports aériens et maritimes qui pourraient représenter un tiers des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2050. Annoncé comme un traité « juridiquement contraignant », un nombre important d’observateurs doutent encore du tenu des engagements par les signataires. En effet, la vérification de l’application des promesses n’est pour l’instant pas du ressort de la communauté internationale mais des lois et les réglementations que les Etats décideront eux-mêmes de s’imposer qui feront office de contrainte.

L’accord n’entrera en théorie que d’ici 2020. Mais Laurent Fabius insiste bien sur le fait que les conséquences d’un réchauffement de l’ordre d’un ou deux degrés supplémentaires auraient des conséquences désastreuses pour la planète. Il souhaite donc que la COP22 qui aura lieu à Marrakech en novembre prochain aille encore plus loin dans les mesures.

Pour l’ancien ministre des affaires des étrangères, cet accord est fondateur dans la façon dont il a été mené. Il constitue selon lui une révolution dans la façon de mener une conférence internationale.

_

Si vous souhaitez retrouver l’intégralité de la conférence filmée : [lien].

Valentin Gervit

Président de Cell’IE

AUCUN COMMENTAIRES

Désolé, les commentaires ne sont plus admis pour le moment.