Les think tanks : des idées au service de l’influence

Cercles de réflexions, laboratoires d’idées ou espaces dédiés au débat, les « think tanks » ou « réservoirs de pensées » sont aujourd’hui incontournables dans le débat public américain et français. Apparu dans les années 70 aux USA, ces clubs constitués de spécialistes ont peu à peu attiré l’attention des politiques en manque d’expertises sur divers problématiques sociétales.

Ce n’est qu’à partir des années 90 que le concept traverse réellement l’Atlantique. Dès lors, des experts français commencent à s’associer pour créer leur propre club.

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Qu’est-ce qu’un think tank et quels sont ses objectifs ?

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Typique de nos sociétés où influence rime avec faisabilité, les think tanks sont des espaces de productions intellectuelles œuvrant au développement de nouvelles solutions de politiques publiques. Leur construction et leurs objectifs sont protéiformes selon l’organisme avec lequel ils entretiennent une proximité. Si certains sont proches de l’État, d’autres sont en relation étroites avec des centres de recherches universitaires, des partis politiques ou des grandes entreprises.

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L’action des think tanks où se côtoient experts et leaders d’opinions ne se résume pas à la simple « pensée » et à la production de rapports académiques. In fine, comme le souligne Christian Harbulot, les think tank ont des visées très claires et leurs actions tendent toujours vers les mêmes objectifs : « La réflexion débouche sur l’action et des résultats, par exemple un projet de loi ». Du lobbying en douceur me direz-vous ? Peut-être, à la différence que pour Amaury Bessard, président de l’Observatoire National des think tanks en 2007, les lobbys servent des intérêts prédéterminés au contraire des think tanks dont les contours sont dans l’idéal dessinés par le bien commun.

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Ils interviennent ainsi indirectement dans divers domaines publics : la fiscalité, le commerce extérieur, la législation du travail, la santé … En France c’est l’État lui-même qui instaure les premiers think tanks, notamment l’atypique Commissariat général du Plan créé au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Il était notamment chargé à titre indicatif de la planification économique du pays sous forme de plans quinquennaux. Les think tanks privés arrivent, quant à eux, bien plus tard autour des années 2000. De grands patrons commencent dès lors à s’intéresser aux problèmes de politique publique et réunissent des équipes de chercheurs pour essayer de faire avancer la société française sur des sujets qui leur paraissent passionnants. Parmi ces think tanks privés, on compte notamment l’Institut Montaigne créé en 2000 par Claude Bébéar, fondateur du groupe Axa, ou encore Fondapol instauré en 2004 par Jérôme Monod, ex-PDG de la Lyonnaise des eaux et proche conseiller de Jacques Chirac.

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Si ces institutions affichent à première vue comme seule volonté de stimuler et de nourrir la réflexion politique, force est de constater qu’il existe un second objectif commun à tous les think tanks : le lobbying sur les politiques. Par cette double fonction, un think tank, s’il veut en être un, doit être capable de proposer des idées neuves et de les diffuser pour faire avancer la société.

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Les think tanks : des aspirations protéiformes

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Aujourd’hui le concept des think tanks séduit, et les institutions de ce type ne cesse de se multiplier. Cependant, ces derniers n’ont pas tous les mêmes aspirations. La journaliste économique Martine Royo, co-auteure du livre « Les think tanks : cerveaux de la guerre des idées » distingue les « vrais » des « faux » think tank. Elle qualifie les vrais « d’universités sans étudiants » qui rassemblent avant tout des chercheurs en politique publique et qui intéressent en premier lieu les gouvernements. Ces derniers travaillant dans l’urgence n’ont pas le temps de faire leurs propres recherches. Ils sollicitent alors ces think tanks pour trouver des solutions mais également pour puiser de nouvelles idées à ajouter à leurs programmes.  Pour cette même auteure, les faux think tanks font de l’« advocacy » c’est-à-dire des plaidoiries pour des causes qui intéressent en premier lieu de grandes multinationales. On a ainsi vu des think tanks très réputés comme l’Institut Heartland (USA) sortir des contre-vérités sur le réchauffement climatique ou sur les effets néfastes de l’automobile sur la couche d’ozone.

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Pour Stephen Boucher, Directeur à la Fondation Européenne pour le Climat et e-directeur du think tank Notre Europe, il existe 4 grandes catégories de think tanks.

– Les think tanks généralistes, proches des partis politiques. (Exemple : Terra Nova, l’Institut Montaigne, la Fondation Jean Jaurès)

– Les advocacy tanks qui plaident pour une cause particulière.

– Les think tanks institutionnels, qui s’inscrivent dans le giron de l’état. (Exemple : France stratégie créé en 2013 qui a remplacé le Centre d’analyse stratégique, ex Commissariat général du plan)

– Les laboratoires universitaires, qui se consacrent avant tout à la recherche plutôt qu’à la diffusion sur les médias de leurs travaux.

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Des institutions qui n’échappent pas aux critiques

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Crédit : @Droits réservés – Fondation Jean Monnet pour l’Europe /Jean Monnet et ses collaborateurs (l’équipe du Plan)

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A travers l’ouvrage « Un pouvoir sous influence », les journalistes Roger Lenglet et Olivier Vilain produisent une critique acerbe des think tanks.  Ces deux auteurs affirment qu’ils ont envahi les médias dans le but d’orienter le débat public et ce, grâce à de nombreuses interventions auprès des journalistes. En prenant l’exemple des retraites, ils révèlent que les rapports produits par les think tank les plus importants en France affichent dans les grandes lignes les mêmes préconisations.  Selon eux, les think tank ont utilisé des relais d’influence en ciblant les principaux journalistes et hommes politiques ainsi que les grandes entreprises pour établir un consensus néo-libéral sur le champ du débat des retraites. Ainsi, la critique que l’on pourrait donner au think tank résiderait dans leur volonté de créer des problèmes formatés auxquels ils apporteraient des solutions elles aussi formatées.

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Plus encore, en s’emparant de ces questions et en se positionnant comme les seuls à pouvoir réfléchir sur ces problématiques publiques, les think tanks expulseraient peu à peu les syndicats, les associations militantes et les universitaires du champ du débat.  Les think tanks seraient alors en parti responsable d’une « dévitalisation politique », les programmes n’étant plus issus des débats entre militants mais bien prémâchés au sein d’un grand cercle d’élites (politiques, économiques et médiatiques) fournissant des réponses induites par les positions qu’ils occupent au sein de la société.

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Le caractère indépendant et la fiabilité des études produites par les think tanks font également l’objet de critiques. En effet, le mode de financement des think tanks français laissent entrer des capitaux privés, émanant bien souvent de multinationales du CAC 40.  On peut douter de la réelle existence du « bien commun » lorsque les résultats des recherches risquent d’être influencés par des acteurs économiques.

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On retiendra l’exemple de l’Institut Montaigne soutenus par des géants du CAC 40 comme Axa ou BNP Paribas ou encore Terra Nova (affiliée au parti socialiste) qui compte parmi ses mécènes des entreprises telles que Total, Google, Sanofi et Vivendi.

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Recentrer les think tanks sur leurs principes fondateurs : quelles solutions à apporter ?

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Face à ces dérives certains acteurs tentent de réagir en créant leurs propres institutions pour bâtir une nouvelle forme de think tanks à l’instar de « Carte sur table » créé en 2008 qui propose de diffuser ses idées par des formats accessibles au grand public, essentiellement par les réseaux sociaux. Grâce à cette méthode, leurs idées sont testées en étant débattues par des dizaines de citoyens. Ce laboratoire d’idées revendique aussi sa différence par les membres qui le composent : une plus grande diversité dans les profils et une moyenne d’âge située entre 25 et 30 ans.

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Les think tanks ont ainsi un vrai rôle à jouer dans l’environnement actuel. La crise de la représentation ayant détériorée l’image du politique indépendant et soucieux du bien commun,  ces « silo à idées » pourraient alors se positionner en tant que contre-pouvoir, à l’écoute des problématiques citoyennes.

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Cependant et au vu des différents mécanismes exposés précédemment, nous sommes en droit de nous questionner sur la véritable fonction de ces institutions : ne sont-elles pas devenues de simples consultants au service des dirigeants politiques et des grandes multinationales ?

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Difficile de répondre à cette question quand tous les think tanks revendiquent leur indépendance et leurs nobles intentions sociétales. En revanche, on ne peut nier leur importance dans les débats qui agitent les médias en prévision de l’élection présidentielle à venir.

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Léo Linger, Vice-président de Cell’IE

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Webographie :

http://www.challenges.fr/entreprise/et-les-meilleurs-think-tanks-francais-de-l-annee-sont_162958

http://rue89.nouvelobs.com/2013/11/19/institut-montaigne-terra-nova-iris-finance-les-think-tanks-247607

https://www.franceculture.fr/emissions/les-matins/think-tanks-quelles-idees-neuves-pour-2014

http://www.journaldunet.com/management/0707/0707195-chat-amaury-bessard.shtml

http://www.huyghe.fr/actu_446.htm

http://www.journaldunet.com/management/dossiers/040435thinktanks/think_tanks.shtml

https://fr.wikipedia.org/wiki/Commissariat_g%C3%A9n%C3%A9ral_du_Plan

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Ouvrages :

– Les think tanks: cerveaux de la guerre des idées

Livre de Stephen Boucher et Martine Royo ; publié en 2006

– Un pouvoir sous influence : Quand les think tanks confisquent la démocratie

Livre d’Olivier Vilain et Roger Lenglet ; publié en 2011

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