Think Tank : des idées et des politiques

La campagne présidentielle est d’ores et déjà lancée et chaque candidat, soutenu par son parti est en train de présenter et défendre ses idées.

Au sein de cette bataille communicationnelle, il est difficile de connaître le véritable impact des mesures qui nous sont présentées. Ces propositions émanent de l’équipe de campagne assistant chaque candidat. Elle est donc composée de personnalités répondant à une idéologie et une orientation économique donnée. Il s’agit d’intellectuels inscrits dans un réseau identifiable et symbole de la ligne directrice du candidat. Cette concertation d’experts pluridisciplinaires, ayant pour but de réfléchir à la « meilleure stratégie » possible, soulève la question de l’influence des think tanks.

Assimilés à des cercles de réflexions, ces organismes font désormais partie intégrante du paysage politique français. Elitistes, ces institutions constituent une véritable source d’inspiration pour des décideurs à la recherche d’idées innovantes.

 

Presque un siècle et demi d’histoire

Il n’existe pas de consensus autour du premier think tank. Certains chercheurs citent la fondation anglaise « Fabian Society » apparut en 1884. Cette dernière suggérait des grandes réformes sociales. Pour d’autres, ils sont nés de l’autre coté de l’Atlantique, aux États-Unis  après la guerre de Sécession. Durant cette période, l’institution étatique est fortement demandeuse d’inspirations originales afin d’engager de nouvelles mesures et méthodes de gestion. Les parties prenantes de ces cercles de réflexion sont principalement des représentants de fondations et des intellectuels motivés par un désir de changement. Le financement provient essentiellement des grands organismes philanthropiques, subventionnés par les industriels de l’époque (Rockfeller,Carnegie), désireux d’appréhender les fonctionnements sociaux et d’influencer le pouvoir exécutif. Les sciences sociales sont donc très rapidement au centre des sujets traités par ces penseurs.

En 1930, Le président Hoover fait appel à la Rockfeller Fondation afin de réaliser une étude sur les réalités sociales des Etats-Unis.

Plus tard, la guerre froide et son contexte géopolitique ont accentué la propagation des think tanks au reste du monde (Union soviétique notamment). La RAND Corporation  prend ainsi forme en 1945, profitant des sommes importantes investies dans la recherche et la sécurité. Ce think tank devient rapidement l’un des plus important grâce aux subventions publiques et privées qui le soutiennent.

 

Au cours des années 1960, suite à la progression de l’inflation et de la remise en cause des politiques interventionnistes,

L’émission « Think Tank » sur LCI

les think tanks sont de plus en plus sollicités et notamment dans le domaine médical et industriel. Les crises pétrolières et les nouveaux enjeux internationaux ont également stimulés l’émergence de nouveaux modes de réflexions afin de proposer un focus sur l’évolution des sphères économiques et sociales. Les grandes entreprises donatrices favorisent l’implantation du courant libéral au sein de ces groupes, qui eux-mêmes influencent les plus hautes instances étatiques.

Enfin, preuve de l’intégration du phénomène dans l’actualité quotidienne, LCI propose une émission avec pour invité Olivier Ferrand ou Charles Beigbeder, respectivement des think tanks Terra Nova et Fondapol.

 

 

Description et diffusion du phénomène

Nous le voyons, les think tanks se sont peu à peu immiscé dans la vie des institutions. Ce constat est le même dans nos contrées. Depuis maintenant une vingtaine d’années, le phénomène s’est introduit dans le paysage politique français et l’on trouve plusieurs grandes explications au développement de ces think tanks. Le contexte dans lequel ces organismes sont nés permet de comprendre leur fonction première : réfléchir, analyser et conseiller. En effet ces institutions sont apparues en période de troubles pour l’Etat, lorsque ce dernier était confronté à des changements majeurs et où la recherche d’idées n’était pas institutionnalisée.  Le think tank se développe et apparait comme un contre pouvoir et un leader d’opinion.

Sans chercher à répondre aux confusions liées à la notion de think tank, il est important de distinguer certains points communs à ce concept. Ce sont des organismes qui rassemblent un personnel permanent, capable d’émettre des idées originales, de façon indépendante, ayant pour vocation d’être communiquées aux politiques dans le but de promouvoir l’intérêt général.

Pour autant, il existe différents think tanks, formalisé par Kent R. Weaver, professeur à l’université de Georgetown.

Les universités sans étudiants : ce sont des laboratoires de recherches communs à plusieurs universités ;

Les instituts de recherche sous contrat (dans ce cas le financement est public) ;

Les advocacy tanks : ce sont des cercles de réflexion, qui traitent principalement des questions sociales et possèdent une relation privilégiée avec le pouvoir politique.

Ces derniers occupent une place de plus en plus importante dans le contexte politico-médiatique français. Ces advocacy tanks (que l’on nommera think tank par la suite par abus de langage) constituent le cercle de penseurs le plus proche des décideurs.

Ainsi, chaque think tank revendique son indépendance, mais possède tout de même une ligne de pensée qui permet de les situer sur l’échiquier politique français.  Au sein de l’environnement dit de gauche, nous identifions la fondation Terra Nova. Créée en 2008, elle est dirigée par Olivier Ferrand. L’institut propose une rénovation des idées de gauche. Habité par une doctrine progressiste, ces intellectuels devraient trouver un certain écho auprès du parti socialiste à l’approche de l’élection présidentielle. Créée en 1992, la fondation Jean Jaurès constitue quant à elle la boite à idées traditionnelle du parti socialiste. Elle est d’ailleurs dirigée par l’ancien Premier ministre de François Miterrand, Pierre Mauroy. Toujours à gauche, François Hollande a consulté  plusieurs de «ses» économistes, dont Jean Hervé Lorenzi, membre du conseil d’orientation de l’institut Montaigne. Cet institut est un think tank, réputé libérale, soutenu par diverses grand groupe (LVMH, Sanofi Aventis, Total).

 

Les raisons du succès

Le corps politique est aujourd’hui contraint par les prérogatives de la sphère européenne, l’impact de l’environnement international et la crise de la représentation. La communication des politiques a donc changé. La marge de manœuvre économique étant réduite, l’art de la rhétorique est une arme efficace pour toucher l’électorat. De ce fait, les think tanks trouvent leur place en périphérie de ce phénomène en tant qu’analyste externe, proposant des études sur divers domaines et alimentant la presse et la sphère politique en travaux chronophage, non réalisable dans un contexte où la vision à court terme prédomine.

Aussi, les partis politiques ont connu des modifications majeures dans leur structure. Ils s’apparentent davantage à un système de promotion d’un candidat pour une échéance donnée plutôt qu’à une institution représentant ses adhérents. « L’idée » doit donc naître en périphérie de ces mécaniques bien rodées, c’est ainsi que les think tanks comblent en partie ce manque.

Ce constat traduit la prédominance de la forme sur le fond dans le discours politique actuel. Ce phénomène s’explique en partie par une vision court-termiste des acteurs politiques qui adaptent leur discours au questionnement « du moment » de l’opinion publique, sans envisager l’impact de leurs décisions sur le long terme, maximisant leur intérêt personnel. C’est la raison pour laquelle ces groupes sont consultés par des ministres soucieux d’obtenir une analyse aboutie sur des sujets d’actualité.

Le think tank s’apparente donc à un institut externe, trait d’union entre la connaissance des acteurs qui le composent et les décideurs politiques. Il constitue alors une source d’évaluation théoriquement fiable.

L’autre cause de ce succès se trouve dans son fonctionnement. En effet, le think tank est un lieu accueillant toutes les disciplines, alimentées par la diversité des penseurs. L’originalité des suggestions émises par les think tank est un des facteurs clés de son récent succès.

La dernière raison de la progression de ce concept , c’est que ces centres de réflexions rédigent également un volume important d’articles diffusés dans les grands quotidiens nationaux. Par exemple, l’institut Montaigne a publié des articles dans les Echos, le Monde ou encore le Figaro. Cette production assure une visibilité et permet aux auteurs de partager leurs idées via ces canaux médiatiques.

 

Un positionnement ambigu

Le caractère indépendant de ces structures assure sa crédibilité scientifique. Deux portes d’entrée laissent toutefois planer un doute sur le caractère parfaitement fiable des études publiées. D’une part, le mode de financement français laisse entrer des capitaux privés émanant d’entreprise conséquentes (CAC 40). Les penseurs sont subventionnés par des acteurs économiques, influençant (au moins d’un point de vue financier) le résultat final.

Par exemple, Fondapol (réputé de centre droit) trouve une partie de ses ressources financières auprès de groupes tel que Suez ou Véolia. Terra Nova, nouveau venu dans le paysage des advocacy tanks est soutenu par Total, Areva ou encore CapGemini. Ces instituts, dans le cadre de leurs activités de conseil, bénéficient d’une écoute de la part des décideurs politiques. Ils constituent donc un relais entre les mécènes privés et le pouvoir politique. La frontière entre lobby et think tank est, sur ce point, assez floue.

Les think tanks possèdent un socle de pensée (libérale, interventionniste) qui les rapproche inévitablement de certains partis politiques. De ce fait, ils partagent en quelque sorte l’agenda mediatico-politique des décideurs en traitant les sujets d’actualités. Le conseil se substituant à l’analyse. Cette volonté d’influencer le décideur politique  sème le doute quant à sa véritable pertinence. Le résultat peut être biaisé par l’intérêt personnel d’un ou plusieurs penseurs, mais également par les sources de financement que sont les grandes entreprises privées.

En ce sens, l’objectivité revendiquée semble imparfaite.

 

A la poursuite de l’intérêt général ?

Il est évident que les intellectuels, hauts fonctionnaires, chercheurs et experts constituent une communauté peu représentative de la société française. Même si ces derniers sont à même de traiter les questions sociales, il serait intéressant d’intégrer à ces hautes sphères des individus plus proches des inquiétudes quotidiennes des français. Les think tanks ont un vrai rôle à jouer dans l’environnement actuel. Cette crise de la représentation a ainsi détérioré l’image du politique indépendant et soucieux du bien commun. De ce fait, ce « silo à idées » pourrait se positionner en tant que contre pouvoir, à l’écoute des problématiques citoyennes.

Cette institution, est à même d’émettre un jugement impartial, incisif et objectif. Il permettrait de limiter les dérives d’un pouvoir qui ne rencontre pas d’oppositions intellectuelles et qui est aujourd’hui détaché des problématiques sociales, pourtant une des premières préoccupations de la société. Cependant et au vue des différents mécanismes exposés précédemment, nous sommes en droit de nous questionner sur la véritable fonction de ces institutions.

Ne sont-elles pas devenues un simple sous traitant intellectuel, aux objectifs étroitement liés  aux  partis politiques ?

Il est compliqué d’apporter une réponse précise à cette question étant donnée l’indépendance revendiquée des think tanks et leur proximité avec les principales élites françaises.

A n’en pas douter, ces producteurs d’idées vont jouer un rôle important dans l’accession au pouvoir des candidats, et ils ne cesseront d’être sollicités lorsque les français auront décidé de leur futur président.

Jordan Bourdelle

 

2 COMMENTAIRES
  • Gerrard Steven
    9 mars 2012

    Un article très intéressant et instructif sans que cela soit trop scolaire. Un grand bravo à l’étudiant qui l’a écrit.

    Ps : le site est très intéressant également. Il n’y a donc pas que le futuroscope à Poitiers mais également des étudiants ingénieux et motivés.

    Steven Gerrard

  • Bosso Patrick
    10 mars 2012

    Un article très intéressant sur un sujet souvent méconnu du grand public. L’étudiant aurait pu toutefois laisser entrevoir d’avantage son avis personnel mais je dois dire que ce premier jet est plutôt satisfaisant. A travers ce site, et, cet article on sent un réel engouement des étudiants pour tout ce qui touche de près ou de loin à l’intelligence économique. Un très belle hommage à un savoir qui peine à être reconnu à sa juste valeur.

    Ps: Je recommande vivement l’article portant sur la légitimité des agences de notation qui est également très abouti.