Au cours du premier article de ce dossier consacré à la création monétaire, nous avons vu que la devise ne pouvait guère plus être considérée comme une monnaie.
Aujourd’hui, nous vous proposons dans cette deuxième partie, de faire un tour en arrière afin de (re)découvrir comment les populations sont passées du troc à la monnaie jusqu’à aboutir au système de réserves fractionnaires actuelles.
.
.
Autrefois, les échanges étaient régis par le troc. Mais le processus était long et fastidieux : il fallait que les deux parties soient convaincues que la marchandise à échanger était au moins de valeur équivalente. Une alternative était donc obligatoire.
C’est ce que fit l’Egypte Antique, lorsqu’ils décidèrent d’adopter l’or et l’argent comme instrument d’échange. Mais à cette époque, ce n’était pas encore une monnaie. Le poids, la taille et la pureté des morceaux d’or et d’argent utilisés étaient trop aléatoires pour pouvoir servir d’instrument de mesure de la valeur des biens.
Durant l’époque moderne, ce problème était résolu depuis déjà plusieurs centaines d’années. Les échanges s’effectuaient contre monnaies sonnantes et trébuchantes. Les pièces étaient un minimum standardisées et pouvaient servir d’unité de compte, d’instrument d’échange ET de réserve de valeur.
.
Autrefois, les échanges étaient régis par le troc. Mais le processus était long et fastidieux. Il a donc fallu trouver une alternative.
Mais en 1640, le roi Charles Ier, plongé dans un chaos financier, ordonna la saisie des lingots d’or et d’argent à la Tour de Londres. Les marchands locaux, afin de lutter contre cette injustice, décidèrent de stocker leurs pièces et lingots dans l’endroit qu’ils considéraient comme le plus sûr du pays : les coffres de l’orfèvre, qu’ils louèrent contre une somme forfaitaire. En échange, l’orfèvre leur donna des reçus nominatifs leur permettant de reprendre leurs biens sans échéance. L’orfèvre jouait alors le rôle de lieu de stockage sécurisé.
Mais l’orfèvre put faire deux constats : les retraits étaient rares et, s’il y en avait, les clients n’étaient pas demandeurs simultanément. Ils arrêtèrent donc d’émettre des reçus nominatifs pour des certificats de dépôt qui ne mentionnaient que la valeur globale des biens contenus dans leurs coffres, sans détailler leur quantité et leur nature.
L’or de chacun faisant désormais partie d’une masse globale : cela permit aux orfèvres de garantir les nouveaux prêts par l’or de leurs déposants. En échange, ils offrirent à leurs déposants une rémunération déterminée par un taux d’intérêt. C’est le début du système bancaire : un taux d’intérêt bas pour l’or déposé, un taux d’intérêt élevé pour les prêts. La différence devant servir à couvrir les frais de fonctionnement de l’orfèvre.
.
La fiabilité et le caractère accommodant et pratique de ces certificats firent de ceux-ci un moyen privilégié pour les échanges, bien plus que l’or et l’argent. Le papier était léger et permettait de contenir de nombreuses valeurs différentes, de la plus petite à la plus grande. Mais l’or restait dormant dans les coffres, la multiplication des demandes et la rareté des stocks d’or faisaient que le nombre de prêts que pouvaient octroyer les orfèvres restait limité. C’est ainsi qu’ils eurent l’idée ingénieuse d’octroyer des prêts garantis par de l’or… qui n’existait pas. En effet, ils étaient les seuls à savoir ce qui se trouvait (ou pas) dans leurs coffres, alors pourquoi n’en profiteraient-ils pas ?
Les orfèvres, désormais banquiers, augmentèrent donc leurs gains prodigieusement. Du moins, pendant un temps. Car une fois cette confiance des déposants ébranlée, les faillites furent nombreuses (ce fut le cas de la Banque de Stockholm en 1668). Il suffisait que les déposants demandent en masse à récupérer leurs biens pour qu’une banque fasse faillite, tout simplement car la banque n’avait pas en stock l’or nécessaire pour rembourser l’ensemble des certificats « fictifs » qu’elle avait émis.
Mais l’ampleur de cette pratique, l’importance qu’elle avait revêtue pour le commerce et l’influence des banquiers poussèrent les Etats à la légaliser plutôt qu’à l’interdire.
.
.
.
Afin de réguler les dérives de cette pratique, les Etats décidèrent d’intervenir de deux façons.
- D’une part, ils créèrent les banques centrales qui s’engagèrent d’un commun accord à renflouer les banques locales ( ou « commerciales ») en cas de ruée sur ces dernières. En 1668, fut donc créée la Banque de Suède, suivie par la Banque d’Angleterre en 1694 et par la Banque de France en 1800.
- La seconde régulation majeure consista en la mise en place d’un système de réserves fractionnaires. Celui-ci limitait la quantité de certificats émis, grâce à l’instauration d’un ratio basé sur la quantité d’or en réserve. Il est rapporté que ce ratio était à l’origine de 9 :1, c’est-à-dire qu’une quantité d’or (équivalente à une livre sterling) pouvait donner lieu à la création de 9 livres papier.
.
En 1742, la Banque centrale d’Angleterre s’octroie le monopole d’émission des billets. La Banque de France en fit progressivement de même et obtint le monopole sur l’ensemble du territoire métropolitain en 1848. Peu à peu, le modèle d’une banque centrale dominant l’ensemble des banques locales devint le modèle dominant dans le monde.
Très vite, les billets (certificats) de la Banque d’Angleterre dépassèrent le total émis par les banques locales (anciennement « orfèvres banquiers »). Ces dernières commencèrent à émettre des billets en échange de titres de dette : les dépôts d’or et d’argent devenaient inutiles, seule une reconnaissance de dette de la part du client suffisait à enclencher la création des billets. Pour rappel, un billet n’était qu’un titre de dette de la banque l’engageant à rembourser le client en quantité d’or correspondant à la valeur du billet. Tout client présentant un billet à la banque pouvait donc, selon la loi, récupérer ce montant en or. C’est ce qu’on appelle la convertibilité en or.
.
» Tout client présentant un billet à la banque pouvait donc, selon la loi, récupérer ce montant en or. C’est ce qu’on appelle la convertibilité en or ».
.
Le billet émis n’avait de valeur que parce qu’il pouvait être échangé contre une quantité fixe d’or. Ce système de crédit reposait donc sur deux choses :
- la solvabilité anticipée de l’emprunteur
- l’absence de demande généralisée de conversion des billets en or : autrement, la banque locale devait être secourue par la banque centrale qui lui aurait envoyé un stock d’or issu des dépôts d’or de l’ensemble des banques locales. Le seul moyen de mettre à mal le système étant une panique bancaire généralisée et une contagion vers d’autres banques.
La banque prêtait donc au client des billets (titres de dette) en échange d’une reconnaissance de dette du client, qui n’était qu’une promesse de remboursement. De l’argent dette était donc prêté contre un autre titre de dette. L’ensemble des devises qui circulent peut ainsi être considéré comme la dette des banques. La seule chose ayant de la valeur étant ici la promesse de remboursement du client par son labeur.
.
La quantité de billets (argent fictif) émis restait cependant élevée, même limitée par un ratio en or. Pourtant, aujourd’hui, le système monétaire a littéralement anéanti cette limite. En effet, dans la seconde moitié du XXème siècle, se produisit un événement majeur qui donna une puissance inégalée aux banques et qui est également l’un des responsables de la crise économique actuelle, qui s’annonce être comme l’une des plus dévastatrices de l’histoire.
.
CELLIE vous proposera très prochainement, un second dossier dans lequel nous verrons comment fonctionne la base du système bancaire contemporain, comment certaines sociétés telles que Gemplus (l’un des cas d’école favori en intelligence économique) furent les victimes des ambitions démesurées des banquiers, et comment la monnaie virtuelle a démultiplié leur richesse tout en mettant la vie des générations futures en sursis.
Jonathan LEICHNIG