Après le fiasco chypriote et la douloureuse décision de ponctionner les comptes supérieurs à 100 000€ de 40% pour la Banque de Chypre, et de restructurer la Laiki Bank en la divisant entre une « good » et une « bad bank », c’est désormais un contrôle des capitaux qui a été établi dans le pays.
Une union monétaire se caractérise avant tout par un mouvement libre de la monnaie, qui doit avoir la même valeur dans tous les pays membres de cette union. Mais dès lors que ces caractéristiques sont érodées, est-il encore possible de parler d’une « monnaie unique » ?
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Cellie vous propose aujourd’hui un dossier économique complet afin de faire un point sur la situation vécue par la Chypre et les conséquences qu’elle engendre au niveau international.
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Selon le gouvernement chypriote, la première version du contrôle des capitaux instauré prenait la forme suivante :
- L’utilisation de chèque est interdite, mais l’encaissement est autorisé.
- Tout paiement réalisé autrement qu’en espèces est interdit, ainsi que les transferts d’argent à l’étranger.
- La résiliation des comptes de dépôts à terme avant leur date d’expiration est interdite.
- 1000€ de liquidités maximum lors des passages à la frontière
- Les crédits et les débits par carte bancaire à l’étranger seront limités à 5000€ par personne et par mois.
- 300€ maximum pour les retraits par guichet.
- Ces mesures seront appliquées pendant 7 jours à tous les comptes, peu importe la devise qu’ils utilisent.
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Ces mesures seront appliquées pendant 7 jours à tous les comptes, peu importe la devise qu’ils utilisent
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Bien que cette situation soit légale selon le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, le contrôle des capitaux a créé une situation dans laquelle un euro chypriote n’a plus la même valeur qu’un euro d’un autre pays de l’union monétaire. Le fait est que si on introduit un contrôle des capitaux, leur euro risque de devenir un euro chypriote, c’est-à-dire une devise nationale plutôt qu’une devise commune à l’union européenne. Pourquoi ? Parce que le contrôle des capitaux limitera grandement leur capacité à échanger leurs euros, car les chypriotes ne pourront se servir que très peu de l’euro en-dehors de leur propre pays, diminuant ainsi leur valeur dans l’ensemble de la zone euro.
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Une autre question se pose sur la durée de ces mesures. A l’origine établies pour 7 jours, il est difficile de voir comment ces mesures pourraient être levées sans avoir résolu le problème d’une éventuelle fuite des capitaux. C’est d’ailleurs pour cela que la durée de cette mesure a été étendue à un mois. Mais cette extension de durée pose la question sous-jacente de la véritable ampleur des dommages.
Selon les dernières informations, les dépôts russes auraient déjà eu l’occasion de se volatiliser du pays par le biais des filiales des banques chypriotes localisées à Londres et en Russie, qui n’ont pas été soumises aux mêmes mesures contraignantes que les banques locales. La Banque Uniastrum, détenue à 80% par la Banque de Chypre, était ouverte sans aucune restriction sur les retraits, du début de la crise jusqu’au vote sur le contrôle des capitaux. De même pour les branches de la Laiki Bank et de la Banque de Chypre à Londres qui étaient totalement opérationnelles lors de la crise. Les gros déposants russes et britanniques, ainsi que les chypriotes à l’étranger, ont donc eu tout le loisir de retirer leur argent pendant que le peuple de Chypre s’est retrouvé avec ses avoirs gelés.
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Il faut s’attendre à ce que les autres paradis fiscaux européens subissent eux aussi une fuite des capitaux au profit des pays asiatiques tels que Singapour.
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Nous en saurons un peu plus sur la situation et l’ampleur des dommages par la suite, mais une fuite conséquente des capitaux forcerait la Chypre à redemander une nouvelle aide financière à l’UE. Comme la Grèce, Chypre deviendrait alors un nouveau puits sans fonds. Sauf qu’une partie de sa dette ayant été remboursée grâce à ce carnage, elle pourrait ne plus avoir de grande utilité pour la zone euro, d’où sa sortie volontaire ou son expulsion (si la zone euro est prête à faire l’impasse sur ses réserves naturelles de gaz).
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Ce qui s’est passé à Chypre a ébranlé définitivement la confiance des investisseurs dans la zone euro, et il faudra s’attendre à ce que les autres paradis fiscaux européens (Luxembourg, Malte) subissent eux aussi une fuite des capitaux au profit des pays asiatiques tels que Singapour. Il ne serait d’ailleurs pas étonnant qu’ils soient les prochains sur la liste (après la Slovénie et l’Italie) à demander une aide de l’UE.
Sans réelle garantie européenne sur les dépôts bancaires, ce contrôle des capitaux risque de rester en place bien plus longtemps que prévu. En effet, le fonds de garantie des dépôts étant propre à chaque pays, si celui de Chypre est similaire à celui de la France, il y a de quoi s’inquiéter. Le Fonds de Garantie des Dépôts est la soi-disant garantie de l’Etat visant à rembourser les comptes bancaires à hauteur de 100 000€ en cas de faillite d’une banque. Sauf que ce Fonds est un fonds qui fonctionne sur les cotisations des banques elles-mêmes et s’élève à plus ou moins 2 milliards d’euros en France. Si l’on supposait que les 7 millions de déposants du Crédit Agricole n’avaient en moyenne que 1000€ sur leur compte, le Fonds de Garantie des Dépôts ne suffirait pas à indemniser les seuls sociétaires du Crédit Agricole. Les banques étant inter-reliées, un effet domino serait alors plus que dévastateur. La garantie des dépôts n’est donc valable que dans un contexte sain, ce qui n’est définitivement plus le cas depuis la première étape de la crise en 2008.
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Un autre élément sociétal est à prendre en compte. Il était une fois où l’Union Européenne prônait l’unification économique et des peuples grâce à une monnaie unique. Bien que les avis et la vision de ces peuples divergeaient sur les conséquences de l’instauration de l’euro, l’UE a fait son possible pour faire ressortir le meilleur de cette monnaie et convaincre les peuples de l’adopter ( de gré ou de force, si l’on se rappelle le référendum de Jacques Chirac). Néanmoins, en ces temps de crise, les divergences d’opinion quant aux solutions à adopter pour garder cette monnaie à flot s’accentuent et deviennent de plus en plus flagrantes.
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En ces temps de crise, les divergences d’opinion quant aux solutions à adopter pour garder l’euro à flot s’accentuent.
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Un fort ressentiment est en cours d’apparition au sein des peuples en difficulté, les pays centraux de la zone euro étant accusés de fournir des aides insuffisantes au prix de trop grands sacrifices, tandis que les pays en difficulté sont perçus comme étant trop réticents à changer leur modèle économique pour pouvoir être sauvés. La crise de Chypre en est le parfait exemple. Pour la première fois depuis longtemps après l’Islande, un pays en difficulté de la zone euro a eu assez de cran pour négocier ses conditions de sauvetage. Il s’avère que les conditions finales furent pires que celles proposées initialement, mais cela pourrait avoir le mérite de relancer la motivation de certains pays à (re)négocier leurs conditions d’aide. Il n’est pas donc irréaliste de pouvoir rêver à un regain de couilles de la part de la Grèce avant que tous les actifs du pays ne soient revendus aux emplettes.
Ces divergences sociétales deviennent de plus en plus dangereuses, car sans l’acceptation générale des atouts et des contraintes liées à une devise commune, le risque que l’euro perde son attractivité aux yeux des peuples s’accentue.
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On entend souvent parler de la protection du patrimoine immatériel de son entreprise, mais aujourd’hui, il est plus que nécessaire pour l’intelligence économique de veiller également à la sauvegarde de son patrimoine matériel. Auparavant, nous étions dans une logique de compétitivité, de veille concurrentielle et d’innovation, mais dans le contexte actuel, la plus grande menace pour une entreprise est désormais le contexte économique. L’IE devrait également se focaliser sur l’anticipation de l’évolution de la crise économique.
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Prenons l’exemple de cette compagnie chypriote en IT dont vous pouvez voir le compte en banque ci-dessous :
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La photo ci-dessus montre que sur 849 000€ que cette compagnie avait sur son compte à la Laiki Bank, 720 000€ ont été ponctionnés pour rembourser la dette du pays. Dans 8 ans, ils pourront peut-être récupérer 20% de ce montant. Nous savons tous que beaucoup de petites et moyennes entreprises luttent déjà pour leur survie, et que voir 84% de ses bénéfices s’envoler provoquera au mieux des licenciements massifs, au pire, la liquidation de l’entreprise. L’économie chypriote est déjà condamnée, leur modèle économique de paradis fiscal est anéanti, et il ne faudra que peu de temps à la population pour comprendre que le chômage et le gel (voire la dégradation) des salaires vont bientôt frapper à leur porte, car une telle contraction du crédit plongera le pays dans une spirale déflationniste.
Comme Chypre vient de le montrer avec les comptes des entreprises ponctionnées au même titre que les comptes des particuliers, savoir où placer et comment protéger son argent est devenu une condition essentielle à la survie d’une entreprise.
Nous sommes en ce moment même en train d’assister à l’une des plus grosses bulles de l’histoire, et ne pas savoir en profiter serait laisser passer l’une des plus belles occasions que l’on puisse avoir, que l’on soit un particulier ou une entreprise. Et au contraire, l’ignorer n’apportera que la ruine. Nous sommes dans une situation où nous n’avons plus le choix : soit nous faisons partie des gagnants, soit nous faisons partie des perdants. Mais la crise n’épargnera personne et changera définitivement le paysage économique et corporate tel que nous le connaissons actuellement.
Jonathan Leichnig