La blockchain au service de l’innovation

Nous l’avons expliqué dans l’article de la semaine dernière, le phénomène blockchain a bénéficié d’un coup de projecteur médiatique gigantesque ces dernières années, par le biais du bitcoin et de la bulle financière que la cryptomonnaie a créée. Les fonctions alternatives de cette technique de sécurisation de transferts de données sont nombreuses. Exemples.

Pourquoi ne doit-on pas limiter l’usage de la blockchain aux monnaies cryptographiques ? Résumer la blockchain aux usages monétaires serait réducteur au vu de l’ensemble des possibilités actuelles d’usage de ce procédé. Comme l’explique Gaëtan Flocco dans « Gérald Gaglio, Sociologie de l’innovation », « l’innovation est devenue omniprésente, que ce soit dans les discours, dans les pratiques ou dans les objets présents dans une multitude d’univers sociaux ». Il en est de même pour la blockchain, une « technologie » (à la fois technique et discours médiatique), qui est presque constamment associée aux termes du sujet des cryptomonnaies. D’un point de vue sociologique, il s’agit de déconstruire ce mythe établi.

La caution de sécurité dans un web d’anonymes

Une caricature de Peter Steiner, parue dans New-Yorker en 1993, a créé un désormais célèbre adage : « sur internet, personne ne sait que tu es un chien ». Contesté aujourd’hui, il demeure que la question de l’anonymat se pose lors de cas de cyber-harcèlement, de malveillances ou de malversations de données. Subsiste le fait de pouvoir tirer profit de cet anonymat virtuel pour diverses raisons.

Quid de la fiabilité des données quand l’émetteur de celles-ci est inconnu et anonyme ? Cela n’est pas sans rappeler le modèle d’intelligence économique de l’AFDIE, identifiant six critères de qualité de l’information : le coût et la valeur de l’information, des connaissances capitalisées et validées, une mémoire vivante et accessible, des informations et connaissances mieux partagées et protégées, des informations écrites et orales indispensables avant la prise de décision, et enfin une information prospective et historique selon un référentiel.

Alors qu’en est-il de la sécurité des informations circulant sur internet entre des personnes, des instances ? La blockchain peut résoudre ces conflits d’intérêt par son processus de transfert d’informations sécurisées pour nombre d’applications.

En outre, la fiabilité des données est un sujet sur lequel se penchent de nombreux spécialistes des data. Sandy Pentland, l’un d’entre eux, a rappelé en cela les bénéfices que pourraient apporter les données fiables. Notamment dans les sciences humaines et sociales, dont les expériences en environnements contrôlés et à petites échelles pourront être mesurées dans des proportions plus importantes que ce que nous pourrions imaginer possible aujourd’hui. Les théories de ces sciences seraient alors plus que vérifiées.

On peut aussi penser qu’une ouverture des bases de données soit rendue possible pour la recherche. C’est ce pourquoi travaille le mouvement de données libres (open data) afin que les données libres participent au processus de travail à l’amélioration de notre quotidien. Les données privées capitalisées par les télécoms, les distributeurs, les fabricants d’appareils technologiques et les banques sont aujourd’hui les plus précieuses mais aussi les plus convoitées : “Que les données privées puissent obtenir le statut de bien commun public serait gagner le gros lot” estime toujours S. Pentland.

C’est là le désaccord majeur de deux camps : les pour et les contre. D’une part, certains demandent la création de fonds indépendants de données pour héberger ces informations privées. De l’autre, la contestation réside dans l’idée « dangereuse » de décrypter et centraliser des données, aussi louables soient les intentions. Ce débat est une aubaine pour y voir émerger la blockchain en tant que solution sécurisée à ces questions de transparence dans le stockage de données.

La blockchain, révolution pour l’open innovation

Dans le domaine de la création collective et de l’open innovation, la blockchain semble promettre une coopération interpersonnelle intéressante.

En effet, au-delà des limites éthiques dans les conditions de travail en co-création, les questions d’appropriation des idées et de crise de confiance entre les différents acteurs (par exemple les rapports entre grandes entreprises et start-ups ou bien les acteurs de la nouvelle économie et leurs parties prenantes) sont de plus en plus émergentes. Démotivation et manque d’efficacité à la clé, mais aussi une mise en œuvre complexifiée de la coopération et de l’intelligence collective du fait d’un système non reconnaissant du travail individuel : cela freine le processus de co-création. Enfin, la traçabilité et l’accumulation des idées comme des savoirs n’est pas suffisamment mise en place.

Ce cercle vicieux de limites à l’innovation semble pouvoir être rompu par la blockchain, en tant que solution technique en soutien à l’humain. En historique décentralisé, ce procédé offrirait une sécurisation des données et des concepts, une traçabilité et une mesure des échanges entre pairs (la blockchain fonctionnant dans un réseau où les transactions s’effectuent en pair à pair). Elle permet donc une mesure de la valeur créée par chacun. À l’origine destiné au domaine des monnaies cryptographiques, ce procédé offre des possibilités considérables pour le cas des transactions entre innovateurs, et dans tout le potentiel de renouveau que peut en tirer l’open innovation et la co-création.

Mille et une applications

Après des études en sciences humaines poussées sur certains sujets, on pourrait imaginer des ambitions d’amélioration des instances gouvernementales et organisationnelles. Mais ce n’est pas la seule possibilité de bouleversement de notre quotidien. Les domaines de la santé, de l’art, peuvent se voir grandement changés mais aussi la vie démocratique, par la sécurisation des données des systèmes de vote électronique par exemple ou encore la gestion du cadastre dans des pays où la corruption est fortement développée, en bénéficiant alors des retentissements de cette technique.

Le recours à la blockchain pour sécuriser les échanges peut donc s’appliquer à l’art. Monegraph offre une solution pour des questions de propriété intellectuelle. L’entreprise permet, avec la blockchain, la gestion des œuvres d’art numériques via un système de traçage des données pour l’usage des œuvres digitales en créant et en gérant toute sorte de licence. Dans le même dessein de garantir la propriété intellectuelle, Bitproof génère des preuves légales pour un document ou une idée via la blockchain. Enfin, Kodak (dont le cours en bourse a bondi de plus de 116 %) a annoncé la création d’une blockchain pour gérer les droits à l’image et les droits des photographes.

Focalisons-nous sur le domaine sanitaire. L’échange de données entre pays frontaliers en Europe n’est pas aussi simple que l’on pourrait le penser. Pour permettre cet échange, ce dernier doit être éthique et conforme aux réglementations des pays ainsi que de l’Europe. L’exemple estonien d’expérimentation de la technologie blockchain pour traiter les dossiers médicaux de plus d’un million de personnes via des cartes d’identité comportant une puce reliée à une blockchain semble pertinent. Cet exemple amène à délibérations, dans un temps, pour la sécurité et la fiabilité des technologies, et dans un autre temps pour l’acceptabilité de celles-ci par les usagers, et, enfin, dans un dernier temps, pour le cas du cadre juridique (droits de propriété intellectuelle,…) de l’utilisation de ces technologies innovantes dans l’idée d’un passage à l’échelle internationale.

Dubaï expérimente également la technologie blockchain pour sécuriser les dossiers médicaux de ses citoyens. Cela s’inscrit, pour les deux pays que nous venons de citer, dans une stratégie plus large de sécurisation de l’ensemble des documents publics numérisés.

Par ailleurs, le site Blockchain France donnait l’exemple de la contrefaçon sur le marché médicamenteux (dont 700 000 personnes en sont victimes dans le monde) : « un moyen de lutter contre ce phénomène serait de créer un système universel garantissant la traçabilité des médicaments. La blockchain, en tant que registre distribué, pourrait permettre aux différentes entreprises pharmaceutiques, aux régulateurs et même aux particuliers d’utiliser la même base de données, sans qu’une seule entreprise ou institution n’en soit propriétaire ».

Pour vérifier la traçabilité des produits, Wal-Mart puis Carrefour, via la blockchain, ont annoncé la création de la leur pour permettre à leurs clients de prendre connaissance de toutes les informations relatives à cette traçabilité de ses produits. Cela s’effectue grâce à un QR code apposé sur l’étiquette qui renvoie à un ensemble d’informations (producteur, lieu de l’élevage, alimentation, abattage, transport, date d’entrée dans le magasin, etc.)

Cette démarche s’effectue de pair avec les partenaires et les prestataires des groupes, dont les données doivent être scrupuleusement renseignées et ajoutées à la chaîne de blocs.

Enfin, les smart contracts font aussi beaucoup parler d’eux pour l’usage « détourné » de cette technique sur laquelle ils reposent. Ces « contrats intelligents » sont des programmes autonomes qui ont pour but d’exécuter automatiquement des conditions définies au préalable par les différents partis. Si les termes du contrat sont validés, alors ils ne sont plus modifiables : c’est l’avantage des smart contracts. Qu’en est-il alors du rôle des « tiers de confiance » classiques que sont les avocats, notaires, huissiers et autres agences immobilières ?

Pour conclure, la blockchain semble être une technologie plus que prometteuse à différents titres. Elle a le mérite de faire bouger les lignes et de renverser les rapports de force (voire de menacer des acteurs) dans le domaine de l’économie, de l’informatique, du juridique mais aussi à tous les domaines auxquels la technique pourrait être appliquée. Si la blockchain a été beaucoup relayée médiatiquement, c’est parce qu’elle permet de réaliser des transactions fiabilisées sans intermédiaire et à moindres frais. Mais aussi et surtout pour le débat qu’elle offre en posant la question des tiers de confiance traditionnels.

Mathilde CRUCHET


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