La permaéconomie, adopter un regard systémique inspiré de la biodiversité.

Avez-vous entendu parler de ce nouveau paradigme basé sur les principes de la permaculture : la « permaéconomie » ? Si ce n’est pas encore le cas, Cell’IE est ravie d’être à l’initiative de cette découverte. Par permaéconomie, entendons dès lors une économie entretenant d’elle-même les conditions de sa propre pérennité. Pour illustrer nos propos, Emmanuel Delannoy, inventeur de ce concept et fondateur de l’Institut Inspire, basé à Marseille, a répondu à nos questions.

Source : https://www.facebook.com/pg/Institut-Inspire-435578586476630 

Une économie inspirée par le vivant

 Si nous reprenons la racine de ce concept, la permaculture, inventé dans les années 70 par Bill Mollison et David Holmgren, c’est le résultat d’une contraction de permanent et d’agriculture. Le permaculture est un mode d’aménagement écologique du territoire, visant à concevoir des systèmes stables et autosuffisants. De fait la permaéconomie a pour objet d’être une méthode systémique et globale qui vise à concevoir des systèmes en s’inspirant de l’écologie naturelle. Ainsi, selon le fondateur de l’Institut Inspire (Initiative pour la Promotion d’une Industrie Réconciliée avec l’Ecologie et la société), la permaéconomie « est une économie qui étend les principes de la permaculture à l’économie au sens large, entendue ici comme la manière dont les humains s’organisent pour produire et répartir les richesses. » Son objectif est de viser une production de biens et de services rentables et créateurs d’emplois tout en réinvestissant dans les socles fondamentaux que sont les humains, la société et les écosystèmes. Cette vision systémique s’intéresse aux « liens entre les éléments du système ainsi qu’au comportement du système lui-même ». Dans ce cadre, l’Institut Inspire propose donc d’appliquer cette approche globale au profit de tout système, à l’échelle territoriale ou à celle d’un simple projet, ou encore d’une organisation comme une entreprise par exemple.

Le principe est donc de s’appuyer sur l’écosystème et sa diversité pour obtenir une performance durable reposant sur un système résilient. Nous apportons alors une attention particulière à la composante humaine, écologique et économique du système. Cette approche permettrait selon l’auteur d’éviter l’émergence d’un système « non durable, vulnérable et incapable d’évoluer et de s’adapter. »

En s’inspirant du vivant, dans la mise en place de pratiques économiques, on cherche alors à « optimiser plutôt qu’à maximiser ». De même le « capital naturel » est considéré comme bien commun à gérer de manière collective, et la recherche de gains de productivité matière et énergie est favorisée à celle de gains de productivité sur le travail.

Ainsi si nous prenons soin des liens qui relient la composante humaine et économique, par exemple, cela faciliterait le développement d’un système agile apte à s’adapter aux changements. En effet, nous devons ici rappeler que la performance économique dépend de la confiance que peut avoir une organisation en elle-même, mais aussi en la confiance que les individus peuvent avoir en eux même et en l’organisation. Nous allons donc nourrir le terreau social et agir sur la confiance des individus en eux même et en la société ce qui profitera à sa performance économique.


Source : https://reporterre.net/Ca-y-est-J-ai-compris-ce-qu-est-la-permaculture

Vendre l’usage et pas l’objet

De même qu’au sein des pratiques de permaculture, récolter les fruits de son travail n’est pas instantané. Appliquer une démarche de permaéconomie au sein d’une organisation quelle qu’elle soit nécessite un temps de mise en place afin de ne pas brusquer le système trop rapidement. Néanmoins, certaines organisations peuvent voir des évolutions très rapidement.

C’est le cas par exemple d’Innovaclean, entreprise de nettoyage à sec située en région PACA. L’objectif de l’intervention de l’Institut Inspire dans ce projet consistait à réorganiser la structure interne de l’entreprise en s’appuyant sur une démarche d’économie de fonctionnalité. Ce nouveau modèle de production initié au sein de l’entreprise a su faire ressentir ses effets sur la gouvernance, ainsi que sur les relations clients, et la relation avec d’autres acteurs périphériques. Ainsi, innovation vertueuse au niveau du modèle économique (économie de fonctionnalité) a permis une boucle rétropositive à l’origine d’une autre innovation vertueuse au niveau environnemental (écoconception), ce qui a entrainé des emplois et des coopérations au sein de la filière. De fait, en 18 mois des résultats ont pu être mesurés.

L’économie de fonctionnalité est une autre manière de travailler selon Emmanuel Delannoy « plus engageante, plus exigeante et beaucoup plus responsable ». Dans ce modèle économique la valeur ajoutée repose plus sur « la vente d’une performance d’usage plutôt que sur la vente du produit lui-même ». Le fournisseur propose une solution globale : un produit durable et des services associés. L’objectif est d’obtenir une offre adaptée aux réels besoins, une « offre tout compris » et sans surprises. L’intérêt si le produit dure longtemps c’est alors que l’on puisse offrir des unités de services associés sur le long terme. De plus, cela a l’avantage de limiter l’obsolescence programmée. Elle permet aussi de fidéliser sa clientèle, d’accéder à de nouveaux marchés et de continuer à se développer en se différenciant alors de ses concurrents.

Mais avant toute démarche de transition l’auteur rappelle qu’il faut bien connaitre sa stratégie, soit établir un diagnostic de ses points forts et de ses points faibles en amont. En bref, comme avant tout choix stratégique : connaitre son environnement avant d’agir est primordial. En plus d’identifier les leviers et les difficultés de l’organisation, il faut également mobiliser les ressources en interne en manageant l’intelligence collective. Enfin, il adviendra d’influencer son environnement et de convaincre, les banquiers, les assureurs, les actionnaires impliqués dans le projet.

Découvrez la fresque entière résultat d’une séance de travail d’intelligence collective : http://www.inspire-institut.org/wp-content/uploads/2016/12/Fresque-inspirations.jpg

Innover en s’inspirant de la nature.

Considérer le système dans lequel on évolue revient également à s’intéresser à ce qui peut être parfois périphérique. Il reprend alors l’idée avancée par le prospectiviste André-Yves Portnoff : « Ce qui est périphérique aujourd’hui peut être votre cœur de métier de demain. » Emmanuel Delannoy recommande d’apporter une attention particulière « aux marges », comme les haies ou encore les lisières de forêt dans la nature. Les milieux périphériques peuvent s’avérer des milieux d’échanges intéressant, fonctionnels et riches en acteurs. Dans les sciences de l’environnement on parle d’écotone que l’on peut définir comme des zones de transition et de contact entre plusieurs écosystèmes voisins. Ils disposent alors d’une faune et d’une flore plus riches que chacun des deux écosystèmes séparés.

Etre à l’écoute de son écosystème et de ceux des autres, c’est ce qu’a fait l’entreprise Totem Mobi, système de location de véhicules électriques Renault Twizy à courte et moyenne durée. Le modèle économique avait du mal à trouver son équilibre à l’émergence du projet. C’est finalement suite au partenariat avec la maison de l’emploi qu’ils ont trouvé le chainon manquant : l’insertion professionnelle. La mobilité s’avère être un véritable verrou d’accès à l’emploi. Dans ce cadre le service proposé par Totem Mobi répond parfaitement aux problèmes identifiés dans les PDE et PDIE (Plan de déplacements entreprises et inter-entreprises), ce qui a permis à l’entreprise de se développer.

Economie et biodiversité : aider la nature à nous aider

Emmanuel Delannoy, invoque également un principe pour développer une économie plus soucieuse de l’environnement : le « back casting » (ou l’analyse rétrospective normative). Cette approche consiste à imaginer les réussites futures et à partir de cette vision guider les décisions qui doivent être prises aujourd’hui. L’intérêt est donc de se fixer une ambition à long terme en termes de critères notamment. C’est être capable de qualifier de manière assez précise les fondamentaux de l’entreprise et la valeur ajoutée offerte par l’entreprise. Une fois cette étape effectuée, il est possible de reposer les objectifs stratégiques de l’entreprise par rapport aux paramètres établis préalablement. En fonction de la mise en œuvre et de l’horizon dessiné les plans d’actions doivent être réévalués en permanence. Ce qui implique d’être capable d’une certaine humilité pour s’adapter à un environnement sans cesse changeant, qu’on ne peut maîtriser complètement.

Prenons maintenant l’exemple d’une démarche appliquée à un territoire : le parc naturel régional des Ballons des Vosges. On trouve sur celui-ci l’Arnica : cette plante qui soigne et ne supporte aucune artificialisation est récoltée en moyenne à hauteur de 10 tonnes par an, pour les besoins de six laboratoires via une activité de cueillette artisanale. De façon à garantir sa préservation et protéger l’écosystème, un ensemble de partenaires ont signé une convention qui engage chacun à respecter certains modes de gestion favorables à la préservation de l’espèce, via des règles de cueillette, des pratiques agricoles adaptées ou la gestion du domaine skiable, etc.

Ils ont alors pu réorganiser la gouvernance en s’intéressant aux engagements de chacun ce qui permet de garantir la conservation de cette plante en stoppant la dégradation de l’écosystème. A la suite de la mise en place de ces nouvelles pratiques, le parc naturel des Vosges a pu entrer dans une démarche de reconquête au bout de seulement une année.

Stratégie collective et permaéconomie

Lorsque l’on questionne Mr Delannoy sur la nécessité pour les pouvoirs publics de créer des politiques publiques incitantes, l’interviewé nous répond que l’ « On n’a pas forcément besoin de nouveaux instruments réglementaires ou même financiers car pratiquement tout existe aujourd’hui, par compte on a besoin d’apprendre à utiliser ces instruments, et de volonté. […] Il faut arrêter de faire de nouveaux textes et de nouvelles lois mais plutôt rendre opérationnels ceux qui existent et donc les incarner à travers un portage politique. » L’idée dès lors est donc d’encourager les projets de transitions, de valoriser les premières expériences, d’utiliser à bon escient les outils déjà disponibles ou encore de mieux connaitre les possibilités d’aides « sans réinventer l’eau chaude ». « Les gens pensent toujours qu’il est difficile de déposer une demande auprès de l’ADEME par exemple, mais pas nécessairement. De même l’innovation n’est pas forcément matérielle, il peut s’agir d’une innovation sur le fonctionnement du modèle économique, par exemple. »

Agir au sein d’un système vivant implique de prendre conscience que chaque acteur du système est un facteur déterminant. « Le risque avec le concept de permaéconomie est que ce celui-ci soit mal compris, et donc mal interprété. Comme par exemple penser que cela va donner des résultats immédiats, alors que parfois il faut attendre. Et s’ils sont déçus, ils vont faire les choses dans leur coin, ce qui n’est pas la bonne manière. »

L’Institue Inspire s’est donc employé à animer des ateliers reposant sur une méthode d’intelligence collective à partir desquelles a émergé une méthode : La méthode NOVUS. A partir d’un groupe de travail multi-acteurs, et en partant du constat que l’économie de fonctionnalité était appréhendée uniquement par les universitaires, ils ont réuni universitaires, professionnels de l’écoconception, membre d’ONG, etc. Ensemble, ils ont réfléchi à une méthode simple d’utilisation pour rendre accessible l’économie de fonctionnalité, par la mise en avant de grands principes. Ses différentes phases sont conçues pour guider le dirigeant et son équipe dans leur réflexion stratégique, l’analyse des atouts et points d’amélioration, l’identification des limites et des externalités du modèle d’affaires actuel, mais aussi dans la détection des opportunités et des gisements de valeur.

Une méthode oui, mais la permaéconomie n’est pas un cadre rigide et dogmatique ; même si le raisonnement de permaéconomie est applicable partout selon lui, tous les outils ne sont pas utilisables immédiatement par tout le monde.

Est-ce que la biodiversité peut sauver l’économie et vice-versa ?

Serait-ce une nouvelle piste de développement territorial plus éthique et respectueuse de l’environnement ?  C’est ce que laisse penser la permaéconomie qui emprunte des logiques propres à l’intelligence territoriale telles que l’analyse stratégique de son environnement, l’utilisation de logique de partenariat ou encore le management de l’intelligence collective…

Laura FONTAINE


Pour en savoir plus : « Permaéconomie« , par Emmanuel Delannoy, aux Editions Wildproject

Source : http://permaeconomie.fr/contact

 

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