Porte de Brandebourg @Pexels

L’intelligence économique allemande : Une histoire

Article de Valentin Sainz

Porte de Brandebourg @Pexels

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Il est difficile de parler d’intelligence économique allemande de la même manière dont nous pourrions en parler en France. Là où il s’agit d’un cursus universitaire assez récent pour notre pays, il s’agit d’une culture dans les affaires, dans la maîtrise des informations et des méthodes commerciales chez nos voisins allemands. Nous allons aborder dans cette article les origines de cette culture de l’intelligence économique, ancré dans son histoire et dans la conception de sa puissance. Dans l’histoire, les peuples germains ont eu l’habitude de glisser vers les frontières de l’empire Romain, afin de chercher et puiser les ressources sur d’autres territoires, dans une stratégie d’expansion. C’est une différence avec la France où le pays bénéficia d’une économie de subsistance avec un contexte territorial et climatique diversifié, développant une culture de protection du patrimoine. Pour comprendre l’intelligence économique allemande, il faut s’imprégner, d’une part, de son histoire, et du cheminement de l’intégration de l’information au processus de décision, et d’autre part, de son usage offensif dans les politiques commerciales.

 

 

Les prémices de l’intelligence économique Allemande :

Lübeck, capitale de la ligue hanséatique @abcvoyage.com

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On peut retrouver les traces des origines de la guerre économique allemande et de la naissance de cette culture de l’intelligence économique en remontant à la ligue Hanséatique et aux réseaux de la Hanse entre le XII et XVIIe siècle, expliqué dans l’ouvrage d’Ali Laïdi, histoire mondiale de la guerre économique (2016). Cette ligue constituée de marchands, principalement allemands, a régné sur une importante partie de l’Europe grâce, en partie, à une importante solidarité entre ses membres, des liens familiaux étroits et les faiblesses des États. Ce regroupement de marchands a su imposer son influence au sein des royaumes danois et allemands par des moyens politiques, militaires et économiques. Ce que l’on retient de la ligue Hanséatique, c’est la puissance financière déployée et les actions de guerre économique afin d’abattre ses adversaires. À ce titre la Hanse a plus d’une fois, fait l’usage de ses moyens afin de lever des armées, organiser des blocus commerciaux autour de villes comme Bruges, ou d’autres actions lui permettant de devenir un acteur politique de premier plan.

 

La ligue hanséatique a eu pour habitude de concurrencer les États afin d’obtenir des avantages pour ses membres. En négociant des taux d’imposition très bas ou en obtenant un droit de veto dans la désignation du successeur du trône au Danemark par le traité de Stralsund en 1370. La ligue s’assure également que ses concurrents ne possèdent pas d’avantages, par des traités commerciaux et en donnant la priorité au commerce hanséatique, tout en s’assurant d’avoir toujours des relations profitables économiquement pour la Hanse avec les étrangers. À partir du milieu du XIVe siècle et face à une concurrence qui refuse de se plier, la ligue interdit le commerce avec les non-Hanséates, limite le nombre de ses membres, les Anglais, Hollandais, Zélandais et Flamands ne peuvent intégrer la ligue. La stratégie de l’entrave commerciale est approuvée par l’assemblée de la Hanse en 1417. On note un protectionnisme très poussé sur les territoires de la Prusse afin d’empêcher les Anglais de s’emparer des gros marchés. Elle interdit également les prêts afin d’empêcher les marchands étrangers de s’insérer dans les réseaux d’affaires de la ligue. Au fil des années la ligue finit par s’attirer les rancœurs avec les privilèges qu’elle s’accordait. Les royaumes supportant très mal les dommages infligés à leur autorité par la ligue finirent par privilégier le commerce avec les Hollandais.

 

La Hanse règne sur tout le commerce d’Europe du Nord avant d’être concurrencée par plusieurs acteurs. Les Italiens dans un premier temps par leur puissance et leur innovation financière, les Anglais par la suite à la fin du XIVe siècle s’installèrent à Dantzig et commercent en Prusse, en Scanie et en Norvège. Les Hollandais refusèrent de brider leur puissance commerciale face à la Hanse et affrontèrent de front les Hanséates sur les marchés notamment sur la laine et la pêche aux harengs où ils surpassèrent la ligue, menant même à une confrontation militaire de 1338 à 1341. Différents affrontements économiques eurent lieu entre la Hanse, les Hollandais et l’Ordre Teutonique (Contournement d’embargo, commerce illicite en Pologne en désaccord avec les villes prussiennes, blocage du passage des détroits danois…)

 

La Hanse excelle dans l’art de la guerre économique et préfère faire étalage de sa puissance commerciale que de lever des armées pour soumettre ses concurrents les plus réticents. Son premier outil est le blocus économique, l’un des exemples les plus évocateurs est le blocus de la ville de Bruges en 1358 à la suite de l’échec des négociations. Le blocus de la ville et donc de la Flandre est mis en place. En 1360 face au royaume du Danemark, la Hanse lève une armée face à la prise d’une de ses villes. Après avoir défait le Danemark la ligue obtient le droit de véto sur le successeur au trône et ressort économiquement et politiquement renforcée de cette guerre. En 1388 elle organise le blocus de l’Angleterre, de la Flandre et de la Russie. Pour chacune des trois régions elle arrive à obtenir des accords et des privilèges. Comme le commerce passait par les voies maritimes la ligue pouvait compter sur une importante flotte de navires qui faisait d’elle l’une des puissances maritimes les plus imposantes de la mer Baltique. La flotte lui permettait de sécuriser ses voies commerciales ou de partir en guerre, notamment face à la piraterie qu’elle nettoiera en mer Baltique afin de veiller à la tranquillité de son commerce.

 

Son déclin s’amorce au XVe siècle face à une concurrence de plus en plus forte et des rapports de force s’inversant particulièrement face aux États. En effet, la ligue s’affaiblit face à une féodalité qui décline et laissant place à des États au pouvoir central beaucoup plus fort et un manque de solidarité parmi les membres de la ligue. La Hanse a longtemps profité de la faiblesse étatique et d’une Europe divisée par les guerres pour s’établir, mais elle ne résiste plus aux pressions et aux grandes puissances (France, Royaume-Uni, Portugal et Espagne) qui s’éveillent à l’aube des grandes découvertes. La Hanse perd les lieux où elle occupait une situation économique importante face à des États plus puissants et se battant pour de nouvelles richesses. La ligue repliée dans les villes allemandes avec un pouvoir central faible finit par adopter une solidarité patriotique face à la puissance des États.

 

 

L’intelligence économique avec Bismark :

Portrait de Bismarck @hamburg.de

Portrait de Bismarck @hamburg.de

 

Les premières pierres d’un système national allemand d’intelligence économique se retrouvent au XIXe siècle lorsque l’Allemagne s’engage dans la révolution industrielle afin d’égaler et dépasser la Grande-Bretagne. En 1821, la création d’un Institut Royal Technique en Prussie pose une première pierre dans les techniques offensives telles que le vol de technologie et l’espionnage industriel par l’importation de machines textiles britanniques alors interdites pour étudier les moyens de production. Un autre système plus complexe se constitue autour d’un centre vers lequel convergent tous les flux d’information avec pour socle l’interpénétration du capital bancaire et du capital industriel provoquant les synergies décisionnelles entre les banques et les groupes industriels allemands. C’est en partie à cause du manque de crédibilité financière du jeune État Allemand de 1870 que l’on retrouve cet élan de coopération entre les banques, les entreprises, sociétés de transport, maisons de commerce et l’État. Nous retrouvons également de nombreuses sociétés de commerce ayant trouvé leur essor dans les ports de la Baltique sous la ligue hanséatique (Martre, 1994). Le Rapport Martre évoque la création de cartels industriels, de communautés d’intérêts bancaires et les sociétés maritimes de transport qui jettent les bases d’une concertation permanente entre les partenaires sociaux sur les objectifs économiques à atteindre. Ceci engendre une flexibilité et émulation collective concernant les méthodes d’approche commerciale, une utilisation systématique des zones d’implantation des émigrés allemands à l’étranger et un principe de mutualité sur la question du renseignement économique. Pour remplir les objectifs économiques fixés, les Allemands se retrouvent à mener des opérations offensives pour la conquête des parts de marchés à l’étranger. En utilisant le dumping, les primes à l’exportation, le protectionnisme, les réseaux d’expatriés leur permettent de capitaliser les informations pour les sociétés tout en bénéficiant de l’appui de l’appareil diplomatique, faisant pression sur les nations de second rang afin de faciliter les opérations commerciales. Ce système fera partie des facteurs permettant à l’Allemagne d’exporter ses produits dans les quatre coins du monde à la veille de la première guerre mondiale.

 

 

A la veille de la première guerre mondiale :

À la fin du XIXe siècle, l’Allemagne écrase économiquement la France et de nombreux autres pays. L’Allemagne devance les puissances occidentales en termes de puissance commerciale et envoie des hordes de voyageurs de commerce aux quatre coins du monde. Le pays se présente comme la seconde puissance économique au monde et concurrence directement la Grande-Bretagne. En France la menace économique allemande est très présente et fait écho à la défaite de 1870 face à la Prusse qui coûta l’Alsace-Lorraine ainsi que des dommages et réparations de guerre. La Grande-Bretagne, la France et les États-Unis apparaissent comme les principaux concurrents de l’Allemagne, prête à la guerre économique.

 

Le Made in Germany est partout, l’Allemagne exporte ses produits à travers le monde et ravit les parts de marché. En 1896, le port de Hambourg devient le premier port du monde et au Royaume-Uni comme en France la situation inquiète. On retrouve des usines, filiales de sociétés allemandes, implantées en France afin de contourner les tarifs douaniers décidés en 1892, destinées à rester discrètes afin de poursuivre les actions commerciales en tant que dépôt-vente ou petites unités de fabrication. Les importations allemandes en France augmentent de 38% entre 1905 et 1909, faisant de l’Allemagne le troisième fournisseur de la France avec une balance commerciale positive. En 1913, les ventes de produits allemands représentent 571 millions d’euros, l’économie française se retrouve avec des industries camouflant jusqu’à leur nom en ne faisant référence à aucune société mère basée en Allemagne. La conquête économique s’appuie sur un modèle et une organisation de l’appareil commerciale, industriel et financier. Notamment sur la capacité d’entraide de ses acteurs à jouer collectif, ce qui permet à toutes les entreprises, banques, administrations et politiciens de conquérir les marchés. Ce système semble s’appuyer sur le recueil, l’analyse et la circulation de l’information de nature économique, notamment au travers d’associations rassemblant des industriels ou des « bureaux de renseignement » disséminés en Europe et dans le monde selon l’auteur Maurice Schowb (1896) sur le danger allemand, repris par Ali Laïdi (2016).

 

A la veille de la première guerre mondiale, on s’aperçoit donc d’une importante organisation allemande vouée à l’exportation et à la puissance économique. Elle s’appuie par ailleurs sur des pratiques allant de l’utilisation de filiales à la prise de contrôle de secteurs stratégiques comme celles des poudres de guerre qui cassent les prix afin de supplanter les fabricants français. On loue la capacité allemande à utiliser l’information économique, à l’analyser et à la recueillir afin de l’utiliser comme une arme pour conquérir des marchés et jouer collectif face à la concurrence. Le but état de renforcer l’enjeu de puissance qu’est le commerce avant les évènements de la première guerre mondiale.

 

En prévision de la victoire allemande, un plan de guerre commerciale est publié en 1915 dont l’auteur est Stefan Herzog, un ingénieur conseil allemand, et traduit par Antoine de Tarlé, secrétaire général de la chambre de commerce de Lyon, en 1919. Ce plan présente les règles d’une certaine forme de guerre économique pouvant faire face aux puissances européennes dès la fin du XIXe siècle. L’État doit être la base d’une stratégie de conquête commerciale où tout doit être fait pour exporter les produits allemands (Dumping, espionnage, protection des brevets…), pour contrôler les exportations, venir à bout de la résistance passive des pays vaincus. Il évoque les mesures de rétorsion auxquelles l’Allemagne devra s’attendre (contrefaçon, boycott, rupture dans l’approvisionnement). Ce plan n’aura pas lieu mais l’importance historique de l’ouvrage traduit par les États-Unis en 1918 permet de prendre l’ampleur du système et de la stratégie allemande. L’opportunité stratégique de la conquête commerciale et territoriale dominera la vie politique du IIe Reich. À ce titre George Clemenceau estima que l’Allemagne était plus redoutable dans la paix que dans la guerre (Harbulot, 2014). Le IIe Reich forma une toile d’araignée représentant un important capital culturel pour les sociétés commerçantes. Ils leur permettaient, avec le soutien du corps consulaire, d’utiliser tous les liens avec les colonies d’expatriés afin de renforcer le dispositif d’exportation de l’industrie à la manière des traditions de la Hanse pour renforcer son hégémonie. (Martre, 1994)

 

 

Sous le IIIème Reich :

À la suite de l’accès au pouvoir du parti nazi en 1933, la guerre économique se prépare avec pour objectif de relever l’Allemagne de la crise économique qu’elle subit depuis la fin de la première guerre mondiale. Il faut aussi limiter les dépendances économiques du pays face à la possibilité des blocus et de le préparer à une nouvelle guerre. Hermann Göring organise le IIIe Reich et bâtit un empire industriel dans le fer, l’acier et d’autres minerais tout en préparant l’autarcie du pays en matière agricole et minière, ceci pendant les premières invasions en Autriche et en Pologne. Le pays s’appuie sur le renseignement économique pour reconstruire secrètement l’industrie de l’armement, notamment par l’envoi de techniciens militaires invités à s’expatrier aux États-Unis, en avance dans le domaine aéronautique (Harbulot et Baumard, 1997).

 

 

Du « miracle allemand » à aujourd’hui :

 

Bâtiment du Bundestag @Pexels

Bâtiment du Bundestag @Pexels

 

Après la seconde guerre mondiale, l’Allemagne est traumatisée mais se reconstruit notamment par le miracle allemand. Ce miracle a profité de l’utilisation de l’économie comme d’un levier de reconstruction de la puissance. Ce levier s’éparpille en plusieurs champs décrits par Christian Harbulot (2020), l’un des premiers champs est sociologique, une importante part d’anciens officiers de la Wehrmacht va se reconvertir dans la création d’entreprise. Le champ sécuritaire est renforcé en RFA, la création de la police industrielle est l’une des premières mesures prises par les alliés pour empêcher les syndicats communistes. Ceci va constituer une base culturelle pour encadrer les populations ouvrières. Le champ éducatif est formaté par les influences nazies dans la culture allemande du management dans les années 50 et la formation de cadres. (Chapoutot, 2020) Nous retrouvons également le champ politique par le consensus des partis constitutionnels permettant de renouer les liens avec des pays dont les relations avaient été coupées après la seconde guerre mondiale. La reconstruction se définit aussi dans le champ européen où un important circuit de lobbying s’est implanté dans les directions stratégiques (Commission européenne, Parlement européen…). Nous retrouvons l’un des champs les plus importants, le cœur stratégique de l’économie allemande avec l’industrie, les banques et les assurances, hérité de la coopération des sociétés sous Bismarck. Le dernier champ est cognitif, car les entreprises ouest-allemandes ont anticipé la chute du Mur de Berlin pour préparer la conquête commerciale de l’Est. Le renseignement pointilliste des Allemands sur l’Allemagne de l’Est et le capital relationnel des entreprises de la RFA furent d’une importance cruciale. À la suite de l’effondrement de nombreux réseaux de contacts furent activés pour conquérir les marchés et garder ce qui pouvait l’être ou être converti dans une réflexion sur la préservation des intérêts de puissance et non d’une réflexion centrée sur le métier. (Harbulot, Moinet et Jacques-Gustave, 1996)

 

Au 21e siècle, nous retrouvons donc le cœur stratégique allemand avec les banques, l’assurance et l’industrie, hérité des politiques de Bismarck et de la fondation de l’État, mais également un esprit de connivence issu d’un long héritage depuis la ligue hanséatique. Sur cette histoire repose une importante expérience dans la mise en place d’un modèle exportateur, dans la conquête des marchés par la guerre économique et surtout d’un usage offensif de l’information ouverte dans la démarche stratégique. Le pays a su mettre au point des modèles d’exportation tout au long de son histoire en intégrant l’information dans le processus décisionnel, c’est une part importante de sa culture et de son modèle économique aujourd’hui qui se base sur l’extérieur. Un modèle économique qui a pour objectif de refléter sa puissance.

 

 

 

 

Sources

Chapoutot, Johann, « Libre d’obéir Le management du nazisme à aujourd’hui », Paris, Gallimard, 2020, 176 p.

Harbulot, C., Moinet, N., Jacques-Gustaves P. et al., « Intelligence économique et développement local : Une comparaison France-Allemagne », Paris, Commissariat général du Plan, 1997, 111 p

 

Harbulot, C., « Techniques offensives et Guerre économique », Paris, 2014, 159p.

Harbulot, C. et Baumard, P., « PERSPECTIVE HISTORIQUE DE L’INTELLIGENCE ECONOMIQUE », Revue Intelligence économique, n°1, Paris, 1997, 17p.

Harbulot, Christian, « Les points forts de la méthode allemande de l’accroissement de puissance par l’économie », Infoguerre, [En ligne], 15 octobre 2020. https://infoguerre.fr/2020/10/points-forts-de-methode-allemande-de-laccroissement-de-puissance-leconomie/. (Page consultée le 15 octobre 2020).

Hauser, Henri, « Les méthodes allemandes d’expansion économique (7e édition) », Paris, 1917, 62-106p, 358p. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k33506883

Laïdi, Ali, « Histoire mondiale de la guerre économique », Paris, Perrin, 2016, 576p.

Martre, Henri, « Intelligence économique et stratégie des entreprises », Paris, Commissariat général du Plan, 1994, 167 p.