L’AFFAIRE SIRLI

Les prémices :

L’opération Sirli est une opération militaire menée en Égypte par la Direction du Renseignement Militaire française (DRM), lancée en février 2016 et initialement menée dans le cadre de la lutte antiterroriste. Ce projet naît le 25 juillet 2015 lors d’une rencontre entre Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense sous François Hollande, et son homologue égyptien, le ministre Sedki Sobhi. Ordre du jour : la surveillance et sureté́ des 1 200 kilomètres de frontière avec la Libye. Le ministre égyptien évoque en particulier un « besoin pressant » en matière de renseignement aérien. Jean-Yves Le Drian s’engage alors à mettre en œuvre « une coopération opérationnelle et immédiate », dans le cadre d’une « manœuvre globale contre le terrorisme ».


Emmanuel Macron avec Abdel-Fattah al-Sissi

Pour cadrer cette opération, il faut juste signer un accord technique entre les deux pays car normalement, l’ensemble des informations recueillies dans le cadre de cette opération ne devaient être utilisées que dans le cadre de la lutte contre le terrorisme dans la région. Le 21 novembre 2021, Disclose, un site web d’investigation français révèle l’existence de cette opération militaire secrète et ses dérives. Les révélations s’appuient sur une source ayant divulgué à Disclose plusieurs centaines de documents classés « confidentiel-défense ». Des notes issues des services de l’Elysée, du ministère des armées mais également de la direction du renseignement militaire.

La situation Égyptienne :

Depuis son coup d’État de 2013, le maréchal Sissi gouverne par la force. Dans cette dictature des milliers d’opposants sont tués ou emprisonnés et les médias sont soumis au silence. En mai 2014, Abdel Fattah al-Sissi remporte l’élection présidentielle. Il est réélu pour un deuxième mandat en 2018.

L’Egypte est connue pour ses conditions de sécurité généralement imprévisibles. Certaines régions du pays sont considérées comme instables et à éviter. Cependant, l’état d’urgence, en vigueur en Egypte durant trente-cinq des quarante dernières années en Egypte a été levé le 30 novembre 2021. Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi s’est prévalu que son pays soit devenu « Une oasis de sécurité et de stabilité dans la région », après des années d’opérations policières et militaires, notamment dans le Sinaï, aux étrangers. Un seul attentat d’envergure a été enregistré dans le pays depuis presque trois ans.

L’Égypte dispose d’une ambassade à Paris et la France dispose d’une ambassade au Caire. Les deux pays ont une histoire commune riche et leurs échanges culturels sont vifs depuis le début du XIXe siècle. Depuis l’arrivée du maréchal Sissi, les accords militaires sont encore plus forts. La France et l’Égypte disposent, pour coordonner leurs opérations communes, d’un Haut Comité Militaire présidé par les chefs d’État-major des armées. La France et surtout Dassault sont les principaux fournisseurs de l’armée de l’air égyptienne. L’Egypte a notamment été le premier acheteur étranger du Mirage 2000, puis du Rafale. Le pays a ainsi au total acheté 54 Rafales. L’Égypte est le 4ème client mondial pour les armes françaises et représente presque un quart des ventes de Rafale.

Un avion Dassault Rafale

Le lancement de l’opération :

À travers ses relations avec l’Égypte, la France a plusieurs objectifs. L’opération Sirli permet de les mettre en lumière ainsi que leur travers. Malgré les nombreuses enfreintes aux Droit de l’homme par la dictature égyptienne, la France continue de vendre de nombreuses armes à ce pays. Pourquoi ?

Il y a tout d’abord les intérêts économiques que représente cette collaboration entre les deux pays. L’Égypte est le 4ème client mondial pour les armes françaises et représente presque un quart des ventes de Rafale. Le marché de l’armement en France emploie plus de 200 000 personnes ce qui ne peut être négligé par le pays. Pour le gouvernement Français, il faut donc protéger ce marché à tout prix.

L’autre objectif affiché est la lutte contre le terrorisme dans la région. Pourtant, selon Jalel Harchaoui, chercheur au sein de l’ONG suisse Global Initiative Against Transnational Organized Crime, la menace terroriste venant de Libye est « largement surestimée par l’armée égyptienne afin d’obtenir du soutien sur la scène internationale ». Depuis 2017, aucun groupe terroriste ou se revendiquant comme islamiste n’est implanté dans la partie est de la Libye. « Il n’y a quasiment aucun élément permettant d’affirmer que l’Etat islamique ou d’autres groupes utilisent le trafic de drogue pour financer leurs opérations en Libye », conclut également un rapport de l’Institut européen pour la paix publié en mai 2020.

Depuis 2013, avec l’arrivée d’Abdel Fattah al-Sissi et son coup d’Etat, le régime militaire égyptien mène une guerre acharnée contre la contrebande libyenne. Les oasis du désert frontalier, sont rapidement devenus des points de passage stratégiques pour permettre à ces jeunes libyens d’alimenter le trafic. Ils transportent généralement des cigarettes, de l’essence, du parfum, de la drogue et parfois même des armes à feu. L’Egypte a rapidement considéré ces contrebandiers comme une menace à éliminer par n’importe quels moyens. Elle décide, alors, de lancer une massive opération de surveillance de la zone en question. Cependant, le vaste territoire que représente le désert occidental est difficile à contrôler. En 2015, le Maréchal Sissi réclame donc un appui militaire à son nouvel allié : la France, afin de surveiller efficacement le trafic de contrebande qui traverse son territoire. Sissi invoque alors un prétexte de menace islamiste en provenance de la Libye. Le président de la République française de l’époque, François Hollande, accepte de soutenir le gouvernement égyptien. Le dossier est envoyé à la DRM (Direction du Renseignement Militaire) qui envoie quatre militaires, six personnels civils et un avion de surveillance à destination de l’Egypte, le 13 février 2016. C’est ainsi que débute l’opération Sirli.

L’avion espion (Merlin III) utilisé dans le cadre de la mission

L’équipe française s’installe à proximité de Marsa Matruh, une base militaire côtière située à plus de 500 kilomètres à l’ouest du Caire. Le 21 septembre 2016, l’avion part en mission avec à son bord deux pilotes français, deux agents de la DRM et un officier égyptien en charge d’écouter les conversations téléphoniques qui ont lieu en temps réel. Direction : une zone située au centre du pays : L’avion de surveillance va rapidement capter la présence de véhicules au centre de cette zone. Les agents de la DRM présents à bord vont alors transmettre la position exacte à leurs collègues au sol. Ces derniers vont faire suivre ces informations auprès de l’armée de l’air égyptienne, comme convenu dans les accords bilatéraux. Quelques minutes plus tard, un avion égyptien armé de missiles entre dans le champ de vision de l’avion de surveillance français. L’équipe française repassera quelques heures plus tard autour de la zone initiale et découvrira l’ensemble des véhicules signalés en flammes. Il n’y a bien évidemment eu aucune recoupe des informations pour définir si la cible était réellement des terroristes ou non. Cela était prévu entre les deux camps au départ.

Suite à cet incident, les agents de la DRM préviennent leur hiérarchie en indiquant dans leur rapport que la frappe a « très probablement été perpétrée par l’avion égyptien ». Ils ajouteront d’ailleurs que « la seule présence de cet avion armé atteste de la volonté de l’armée de l’air égyptienne d’utiliser […] les informations […] à des fins répressives contre le trafic local ».

Ces « accidents » se répèteront à de multiples reprises dans l’indifférence des décisionnaires malgré de nombreuses alertes venant des troupes françaises sur place.

L’inaction française

Dès l’été 2016, les agents de la DRM sont clairs : la mission Sirli est peu intéressante. Encore plus du fait que les zones de survol autorisées restent strictement limitées à la partie occidentale du pays, où les groupes armés sont quasi inexistants. Le Sinaï et la Libye, où la menace terroriste est réelle, leur sont interdits.

On peut donc légitimement se demander quel est le réel intérêt de l’Égypte dans ces accords. Couplé à un système de surveillance massif commandé à la France, l’Egypte aurait utilisé l’opération Sirli, censée lutter contre le terrorisme, pour repérer des véhicules de contrebandiers dans le désert occidental égyptien, que l’aviation égyptienne détruit grâce aux informations des militaires français. Plusieurs destructions de pick-up et de leurs occupants soupçonnés d’appartenir à la contrebande libyenne ont lieu. C’est ainsi que la France s’est rendue complice de ces exécutions arbitraires, en fournissant des localisations. Suite à la publication de documents confidentiels concernant cette opération, le pays des droits de l’Homme pourrait être impliqué dans près de 19 bombardements contre des civils. Ce bilan est considéré comme étant loin d’être exhaustif vis-à-vis des centaines de frappes menées grâce aux renseignements français sur cette période. A plusieurs reprises, les militaires français présents en Egypte vont alerter l’État-major indiquant que cette mission ne sert en rien à la lutte antiterroriste. Les rapports rendus publics indiquent clairement que « la problématique terroriste n’a jamais été abordée ».

Durant près de trois années, les agents de mission français n’ont cessé de faire remonter des informations à leur hiérarchie, pointant du doigt que l’Egypte utilise la présence française à la frontière égypto-libyenne pour des raisons de trafic local et que régulièrement des camions étaient frappés par les forces égyptiennes entraînant la mort de civils.

Le 7 mai 2017, Emmanuel Macron est élu président de la République. « L’Europe et le monde attendent que nous défendions partout l’esprit des Lumières menacé dans tant d’endroits, annonce-t- il, le soir même, sur l’esplanade du Louvre. Ils attendent que partout nous défendions les libertés, que nous protégions les opprimés. »

Trois semaines après son entrée à l’Elysée, Emmanuel Macron affirmé à Sissi qu’il est “ parfaitement informé des affaires en cours” en Egypte. Début 2019, Emmanuel Macron et Florence Parly partent en Egypte. Une note écrite par la cellule Afrique de l’Elysée, leur rappelle la « nécessité » d’un accord écrit protégeant « un cadre juridique solide » à l’équipe sur le terrain. Une autre leur demande de mettre fin aux dérives de l’opération.
Christophe Gomart(directeur de la DRM), assure que ses services n’ont « jamais donné de renseignement ayant permis, à [sa] connaissance, d’aller détruire des civils ou d’aller exécuter des gens ».

Sylvie Goulard (ministre de la défense) annonce qu’Emmanuel Macron est « prêt à examiner la possibilité d’augmenter l’utilisation » de l’avion espion, dont elle félicite des résultats « exceptionnels » malgré de flagrants problèmes.

Jean-Yves le Drian (chef de la diplomatie Française) rencontre le ministre Sedki Sobhi pour la huitième fois en moins de trois ans. « Les missions de l’ALSR [ont] été déterminantes pour l’identification et la désignation de nombreuses cibles », selon le ministre égyptien. Jean-Yves Le Drian a répondu par un « hommage au savoir-faire et à la précision des pilotes de l’armée de l’air égyptienne ». Un mois après cette rencontre, la « précision » de l’aviation égyptienne tue trois travailleurs, dont Ahmed El-Fiky, un ingénieur originaire du Caire, père de quatre enfants.

Jean-Yves le Drian avec Abdel Fattah al-Sissi

Pierre de Villiers (Chef des Etat-major) reçoit lui aussi, à de multiples reprises, des documents “confidentiel-défense” l’alertant des dérives de l’opération et des abus du régime égyptien

Pourtant, aucun accord pour encadrer cette opération ne sera signé et la mission jamais remise en cause. Le soutien à la dictature reste la priorité, quoi qu’il en coûte. Les décisionnaires restent aveugles face aux problèmes induits par cette opération. Les politiques préfèrent faire la sourde oreille et étouffer l’affaire. La vie des civils ou les conditions de vie des militaires français ne comptent pas tant que les relations commerciales entre les deux pays peuvent perdurer.

Enfin, en 2022, suite à des signalements de la part de députés européens, à propos des révélations de disclose, la commission européenne a demandé des explications à la France à propos de l’affaire. À suivre…

Conclusion :

Nous pouvons voir que la situation en Égypte est assez tendue. Que ce soit à l’intérieur du pays ou à ses frontières la tout est assez compliqué. Le gouvernement ne marche que par la coercition, ainsi cela rend les relations avec la population très compliquées. Les relations entre l’Égypte et la France sont très fortes bien que parfois plutôt opaques. Ces relations ont mené à des accords notamment l’opération Sirli. Les besoins économiques français et les besoins autoritaires égyptiens ont, ensemble, fini par causer la perte de cette opération.
Pour quecette opérationse passe selon les termes prévus, ilaurait justefallu avoir recours à un accord entre les parties “Cet accord aurait obligé́ les deux parties à décrire noir sur blanc le cadre de la coopération, le type de mission. Ainsi les militaires sur place auraient connaissance des termes de l’engagement et des limites de leur mission. Malheureusement, ce document n’aurait jamais été signé.
Le 5 décembre 2020, Emmanuel Macron décore le maréchal Sissi de la grand-croix de la Légion d’honneur lors d’un dîner organisé à l’Elysée. Quatre mois après la cérémonie, la dictature commande discrètement (rien n’a été publié officiellement jusqu’à ce qu’ils y soient obligés) 30 avions Rafale à la France, pour un montant de 3,6 milliards d’euros. La relation entre les deux pays et ce qu’elle peut apporter à la France est la priorité absolue, du point de vue du gouvernement. Quoi qu’il se passe, tant qu’ils achètent, rien ne pose problème.

Ecrit par : Lucas Pailler et Ivig Ecolan

Sources :