La guerre économique des étoiles : décryptage d’une course vers la conquête spatiale

Jeudi 22 avril 2021, les Français avaient les yeux rivés sur l’espace mais surtout sur l’astronaute Thomas Pesquet, parti rejoindre la station spatiale internationale (ISS). Entre fascination et convoitise, l’espace suscite l’intérêt des citoyens, fantasmant sur un nouveau terrain d’exploration. La course à la conquête spatiale est lancée et menée de front par les acteurs publics, auxquels se joignent les acteurs privés.

 

 

Les acteurs publics vers la conquête spatiale

« L’exploration de l’espace ira de l’avant, que nous y participions ou non, et c’est l’une des grandes aventures de tous les temps, et aucune nation qui s’attend à être le leader d’autres nations ne peut espérer rester à la traîne dans la course à l’espace » prononçait John F. Kennedy dans son discours « We choose to go to the moon », en 1962.

 

Sept ans plus tard, les américains Buzz Aldrin et Neil Armstrong font leurs premiers pas sur la lune. Dans la course à la conquête spatiale, en plein cœur de la guerre froide, les américains ont la ferme volonté de rattraper leur retard face à leurs rivaux soviétiques. Ces derniers ont déjà démontré leur pouvoir à travers le déploiement de « Spoutnik » en 1957 puis l’envoi du cosmonaute soviétique Youri Gagarine, premier homme de l’histoire à entrer dans l’espace, en 1961. Ces évènements ont inauguré une ère d’exploration et d’innovation spatiale qui signera le top-départ d’une compétition entre les acteurs publics.

 

            Cette compétition est au centre d’une Guerre Economique dont l’unique convoitise se situe à des kilomètres au-dessus de nos têtes. Elle se définit comme étant un « processus et une stratégie décidée par un Etat dans le cadre de l’affirmation de sa puissance sur la scène internationale. ».  Dans cette guerre, l’Union européenne a reconnu l’accès souverain à l’espace comme répondant à un intérêt stratégique. Les nations européennes ne sont pas les seules à y porter un intérêt particulier : « Aux principales puissances spatiales historiques (États-Unis, Chine, Russie, Europe, Japon et Inde, mais aussi Israël, Iran et les deux Corées), s’ajoutent désormais : Singapour, le Brésil, l’Arabie saoudite, les Émirats Arabes Unis… » indiquait Cédric Villani, député européen au Sénat en 2018.

 

                                                                Source : Flickr

Dans cette course effrénée vers la conquête spatiale, le lancement de satellites répond à un enjeu stratégique. Télécommunications, accès internet, GPS et indices météorologiques sont autant d’éléments dépendants de la souveraineté des nations. « Si on abandonne les lanceurs […] on va se retrouver dans une situation de dépendance intolérable au niveau européen : qu’est-ce qui empêchera nos amis chinois, russes ou américains, de nous concocter des tarifs exorbitants, afin de terminer de saboter notre industrie en la matière ? » alertait Cédric Villani.

 

Depuis les années 1990, la Chine s’impose comme l’un des principaux acteurs de la conquête spatiale. Parmi ses nombreux projets, le géant asiatique souhaite lancer une méga constellation de 12 922 satellites en orbite basse. Le 29 avril dernier, il envoyait son premier module pour la création de sa propre station. Le succès de ses projets spatiaux témoigne du renforcement de la concurrence entre les Etats-Unis et la Chine.

 

 

« New space » : entrée en jeu des acteurs privés

 

            Aux acteurs publics s’ajoutent les acteurs privés, regroupés sous l’appellation « new space ». Ce nouveau mouvement est caractérisé par l’innovation et le financement, qui induisent, de ce fait, une baisse du coût d’accès à l’espace. Parmi ces acteurs privés, les sociétés SpaceX d’Elon Musk et Blue Origin de Jeff Bezos tirent leur épingle du jeu.

 

En 2000, le patron d’Amazon développe la société Blue Origin. Avec l’accord des autorités américaines, la société lancera « Project Kuiper », une méga-constellation de 3 236 satellites permettant d’approvisionner le monde entier en connexion haut débit. Face à lui, Elon Musk, le fondateur de SpaceX créée en 2002, a déjà déployé la constellation « Starlink ». Jusqu’à présent, elle compte 300 mini-satellites en orbite basse, à terme, elle devrait en compter 42 000.

Source : Pixabay, banque d’images

 

En parallèle, les deux sociétés américaines s’affrontent également sur le terrain de lancement des fusées. Pour 2022, SpaceX prévoit le premier vol de « Starship » à destination de la lune. Le lancement sera suivi d’un autre en 2024, qui sera quant à lui, habité. Du côté de Blue Origin, la société prévoit son prochain lancement en 2022 avec « New Glenn ». Il s’agira du second lancement orchestré par Blue Origin qui avait déjà initié la fusée réutilisable en 2015 : « New Shepard ».

 

A l’aube de leurs lancements respectifs, les deux sociétés étaient en lice pour l’appel d’offre proposé par la Nasa. L’agence spatiale américaine a finalement choisit le projet « Starship » pour sa prochaine mission sur la lune. Jeff Bezos a formellement contesté cette décision et porté plainte contre la Nasa. Selon lui, « la Nasa a réalisé une acquisition défectueuse pour son programme » de vaisseau lunaire « et a changé les règles du jeu au dernier moment », en témoigne les propos recueillis par l’Agence France-Presse (AFP).

 

Le dirigeant d’Amazon perd ainsi une part du marché mais n’a pas dit son dernier mot. Il espère mettre en place le tourisme spatial avec « New Shepard » mais se heurte à Richard Branson, le milliardaire à la tête de Virgin, qui souhaite être le premier à le démocratiser. A travers le projet « Branson », qui devrait être lancé prochainement, Richard Branson promet quelques minutes d’apesanteur aux futurs touristes, qui débourseront la somme de 250 000 dollars.

 

Ces chiffres témoignent de l’engouement autour de l’industrie spatiale, prometteuse pour les milliardaires du monde entier. D’après une étude menée par Morgan Stanley, « la valeur totale du marché spatial – des constructeurs de satellites jusqu’aux fournisseurs de services – va plus que tripler en vingt ans, passant de 350 milliards de dollars en 2017 à 1 100 milliards en 2040. » L’intérêt pour le marché spatial tend à s’accroître à des proportions phénoménales, pour les années à venir.

 

 

 

« J’investis ma fortune dans l’espace parce que je pense que nous détruisons la terre » (Jeff Bezos)

 

Dans cette compétition entre nations, états et acteurs commerciaux privés, de plus en plus rude, l’afflux de satellites et nano satellites fait pressentir des risques pour l’environnement et la sécurité.

Alors que les acteurs se bousculent pour déployer leurs propres satellites, à ce jour, près de 6000 sont déployés et la moitié sont hors d’usage. En 2007, la Chine détruit l’un de ses satellites, FengYun-1C, qui augmentera le nombre de débris dans l’orbite basse de 30%. Cet événement fait écho au syndrome de Kessler, un scénario imaginé par l’astrophysicien Donald J. Kessler, en 1978. Selon lui, les collisions de débris dans l’espace s’auto-entretiennent et génèrent un nombre plus important de débris.

 

Face à ces potentiels risques, l’Europe et notamment la France se sont penchées sur des actions de régulation. « Elles ont mis en place des sanctions pour lutter contre les prises de contrôle et les monopoles, » témoigne Marine Jaluzot, spécialiste en Intelligence Economique et réserviste citoyenne dans l’armée de l’air.

 

En parallèle, la réglementation en vigueur protège certaines zones orbitales, interdit la destruction volontaire de satellites en orbite et publie des chartes pour minimiser le risque de collision. Mais les mesures restrictives ne semblent pas suffisantes face à cet engouement.

En 2020, des économistes et un environnementaliste américain proposent alors de mettre en place une écotaxe de 235 000 dollars pour tout satellite déployé, dans un objectif de régulation. Le projet est décrié par les lobbys, dont la portée est telle que la loi entrée en vigueur a perdu son essence même.

 

Au-delà de ces problématiques, l’innovation spatiale demeure essentielle et encouragée par les astronomes, dans la mesure où elle n’affecte pas leur travail. Face à la pollution lumineuse des satellites de SpaceX, gênant les observations des spécialistes, la société ferait preuve de bonne volonté en souhaitant collaborer avec des organismes d’astronomie. Tregloan-Reed, astronome de l’Université d’Antofagasta au Chili, déclarait à Scientic American : « le développement de DarkSat et du nouveau VisorSat montre que Starlink semble se consacrer à l’atténuation de l’impact lumineux ». Les collaborations entre acteurs privés et acteurs publics pourraient ainsi minimiser les risques encourus, tout en encourageant l’innovation spatiale par le financement des acteurs privés. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la Nasa annonçait en 2019, la création de 19 partenariats avec des entreprises américaines. L’objectif final de ces partenariats serait d’accélérer les innovations à venir, et par la même occasion peut-être, démontrer la souveraineté des nations.

 

Ainsi, au cœur de cette Guerre Economique, « l’enjeu stratégique est de taille pour tous, mais cette guerre s’exerce à travers la technologie, l’innovation et la capacité de nuisance ou de destruction pour garder sa puissance économique, nationale et militaire, » affirme Marine Jaluzot.

 

Maud Le Teuff

 

 

 

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Sources :