Les monnaies locales : le nouvel outil d’épanouissement des territoires ?

La confiance dans la monnaie n’est pas innée, car cela implique de l’avoir dans l’institution qui l’émet, la régule, la spécule et plus largement dans l’ordre collectif qui la soutient (M. Aglietta et A. Orléan 2002). Depuis le début du XXIe siècle, le nombre des monnaies locales et complémentaires (MLC) a fortement augmenté. Il existerait dans le monde entre 2.500 à 5000 monnaies locales (Fourel, Magnen et Meunier, 2015), qui sont souvent créées suite à des crises financières puis économiques comme celle de 2007-2008.

 

Source : https://www.lenouveauguide.fr/les-monnaies-locales/eusko-euro-monnaie-locale-basque-photo-google-images/

D’après le rapport de TerraNova réalisé par Jérôme Blanc, il en existe environ 80 en 2020 en France.  Elles fonctionnent uniquement sur un territoire défini : une ville ou une métropole, un département ou bien une région. Elles circulent entre les adhérents particuliers de l’association, des professionnels et des communautés. En France, elles sont légales depuis la loi no 2014-856 du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire encadre et autorise légalement leur utilisation.

 

 

 

Ainsi, les monnaies locales valorisent l’économie locale en promouvant l’achat des produits locaux et en créant une cohésion sociale. Avec le temps et leur implantation, des hypothèses émergent sur leur utilisation pour l’influence d’un territoire.

 

Une monnaie locale peut-elle être utilisée comme un acteur du développement d’un territoire en favorisant la production et les échanges locaux, ainsi que la langue et la culture ? Est-ce qu’elle peut cartographier les entreprises stratégiques d’un territoire ? Ou encore, la monnaie locale peut-elle servir de label de confiance sur la provenance d’un produit ?

 

Les monnaies locales complémentaires

                                                       Source : Simon Brillaud

 

Les monnaies locales sont regroupées en deux branches suivant leurs utilisations :

  • Les Systèmes d’Échanges Locaux (SEL) sont inspirés des initiatives anglo-saxonnes de LETS (Local Exchange Trading System). En France, ces modèles se sont développés à la fin des années 1990 pour agir contre le système marchand et une certaine forme aliénante du travail. Le but est l’établissement d’une équité sociale en favorisant les échanges entre les citoyens dans un circuit économique hors des marchés. Cependant, ces initiatives sont loin de dévaloriser le travail. La particularité du SEL vient du fait qu’en plus de prendre forme au travers d’une monnaie, le temps peut aussi être un mode d’évaluation des échanges. Par exemple, les utilisateurs s’échangent des services avec une valorisation donnée aux activités (par exemple : une heure de garde d’enfant = une heure d’informatique = une heure de jardinage).

 

  • Les Monnaies Locales Complémentaires (MLC) ont un objectif un peu différent : elles n’ont pas pour but de s’affranchir du monde marchand, mais plutôt de lutter contre le capitalisme financier et la mondialisation, tout en favorisant la production et les échanges locaux. Ces initiatives se développent principalement suite à la crise de 2008 avec deux mouvements :
    • Le mouvement SOL est constitué de la coopération entre des organisations privées (coopératives, mutualistes et entreprises) et de certaines régions, avec le soutien du Fonds Social Européens.
    • Le second mouvement est baptisé « Monnaies Locales et Complémentaires ». Il apparaît plus artisanal puisqu’il est à l’initiative des citoyens, qui sont eux-mêmes regroupés sous la forme d’associations de fait ou de droit. En 2016, ce mouvement est rebaptisé Monnaies Locales Complémentaires et Citoyennes (MLCC) pour appuyer ce dernier caractère.

 

Les monnaies locales ont trois principaux objectifs qui les démarquent assez fortement de l’organisation monétaire dominante (Blanc, 2007 ; 2009).

  • Tout d’abord, elles visent à privilégier les échanges et la redistribution des revenus à un niveau local, tout en s’appuyant sur une monnaie échangeable, mais uniquement sur un territoire défini et dans un réseau précis.
  • De plus, elles valorisent le développement de l’écosystème local en refusant l’accumulation, la conservation et la concentration de la richesse au profit de la circulation. Effectivement, ces monnaies circulent plus vite que l’euro, car elles ont une date de validité et perdent de la valeur (monnaie fondante) pour se débarrasser des billets (souvent trois mois). L’objectif est de transformer les pratiques et les représentations des échanges économiques en modifiant le rapport entre les différents acteurs (Montillet, 2008 ; Semal, 1999).
  • Enfin, ces initiatives monétaires qui foisonnent dans le monde se dotent alors d’un objectif de reconquête des échanges locaux (Taylor, 2003).

 

La monnaie locale et complémentaire est vue comme un projet alternatif et un symbole de l’écologie utilisé par quelques associations, qui critiquent “l’organisation économique et social existant”(Jérôme Blanc, 2015). Elle semble ne pas avoir d’impact réel sur l’économie nationale, puisqu’elle est indexée directement à l’euro. De plus, il n’est pas possible de spéculer dessus et cette monnaie n’est pas épargnable.

Ainsi, les monnaies locales ne devraient connaître qu’un succès léger auprès des associations écologiques, locales et éthiques qui devraient se tourner vers d’autres sujets. Cependant, elles se sont multipliées dès 2010.

 

L’étude de cas du projet Euskal Moneta :

La plus importante monnaie locale complémentaire en Europe est l’Eusko présente au Pays-Basque et diffusée par l’association Euskal Moneta. En novembre 2020, “l’Eusko est utilisé par 3 800 particuliers, et un réseau de plus de 1100 entreprises et associations.” De plus, 2,14 millions d’euskos étaient en circulation.

 

Les objectifs de cette monnaie sont multiples :

  • Le souhait de soutenir l’économie au service du local, du social et de l’humain. Effectivement, chaque utilisateur (professionnel ou particulier) va chercher à réutiliser ses euskos pour ne pas perdre de l’argent. Les professionnels vont ensuite se tourner vers des fournisseurs collaborateurs et ainsi de suite.
  • La transition écologique est un aspect qui vient naturellement avec l’économie locale, car en resserrant le maillage économique, on évite les déplacements de marchandise sur des milliers de kilomètres.
  • Pour réduire la spéculation financière, car d’après l’association, l’ensemble des euros changés sont placés dans des banques non spéculatives comme la Nef et le Crédit coopératif.
  • Le besoin de renforcer la vie associative et culturelle dans le Pays-Basque, avec notamment le développement de la langue basque. Quand un particulier adhère à l’Eusko, 3% de ses changes d’euros en eusko sont versés à l’association de son choix. De plus, il est possible de parler basque dans les magasins acceptant l’eusko. Enfin, elle souhaite accompagner la recherche et la gestion dans tous les domaines en rapport avec l’économie sociale, solidaire et soutenable du Pays Basque.

 

Cette monnaie va beaucoup plus loin qu’un simple symbole écologique ou régional. En 2018, la préfecture des Pyrénées-Atlantique est allée en justice contre la mairie de Bayonne, car elle souhaitait utiliser l’Eusko pour verser des indemnités aux élus volontaires ou pour les subventions des associations. La mairie a gagné son procès, car elle n’était pas en cause, mais le contrat avec l’association si. Ainsi en décembre 2018, la mairie de Bayonne a réalisé ses premiers versements en Eusko en versant “une partie de l’indemnité d’élue de Martine Bisauta, Maire-Adjointe en charge du Développement Durable, et l’intégralité de l’indemnité de l’élu d’opposition Jean-Claude Iriart. Aujourd’hui, l’Euska Moneta compte 28 Mairies dans ses acteurs (sur 158) et la Communauté d’agglomération Pays Basque (qui regroupe ces 158 communes).

Les monnaies locales et complémentaires ont-elles un impact économique ?

Certaines monnaies locales et complémentaires connaissent de véritables succès. En Suisse, le WIR est une monnaie pour les professionnels créés en 1934. Elle est utilisée par plus de 60 000 entreprises. En Bavière (Allemagne), la monnaie chiemgauer était la première monnaie locale européenne et elle a permis plus de 7 millions d’euros de transactions en 2013, soit dix ans après sa création.

 

            D’après le conseil économique social et environnemental, les monnaies locales favorisent à la fois les circuits courts, mais également l’activité économique et la préservation de l’environnement. Développée d’abord au Brésil, qui possède des centaines de monnaies locales depuis 2002, l’activité économique locale a été relancée. Ainsi, certains quartiers des favelas ont pu être redynamisés.

 

Enfin, les monnaies locales sont également au centre de certains projets de développement par les instances européennes. Le projet européen «Community Currencies in Action (CCIA)» (Monnaies complémentaires en action) est présent dans de nombreux pays pour développer le partage de connaissances sur l’utilisation des monnaies complémentaires dans le nord-ouest de l’Europe. Ce projet “a fait l’objet d’un investissement total de 6 253 957 EUR. La contribution du Fonds européen de développement régional s’élève à 3 126 979 EUR au titre du programme opérationnel «Europe du Nord-Ouest (ENO)» pour la période de programmation 2007-2013”.

 

La monnaie locale est-elle donc le marqueur politique de l’ESS dans l’ancrage d’un territoire ? Les monnaies locales et complémentaires sont des outils complexes. Elles connaissent une croissance constante avec un intérêt grandissant des instances publiques. Cependant, de par leur aspect régional et le manque de connaissances du grand public, elles sont encore sous-développées et bien souvent incomprises pour avoir un impact majeur dans l’économie d’un pays alors que des projets de mise en réseau des monnaies locales existent déjà à un niveau européen.

 

Par ailleurs, la création d’observatoires de Recherche et l’implication de nouveaux programmes européens peuvent développer les recherches et la connaissance du grand public sur ces sujets.

Simon Brillaud

 

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Sources :

  • Le numérique au secours des monnaies locales et complémentaires : Un enjeu de territorialisation et de connexion des circuits courts d’échange, de Bénédicte Martin, Netcom, 2018.
  • Les dispositifs de monnaies locales en quête de ressources : entre expérimentation et modèles socio-économiques, Jérôme Blanc et Marie Fare, HALS, 2017.
  • Les monnaies complémentaires, outil de régulation territoriale, pour une coresponsabilité des acteurs économiques, de Pascale Delille, 2007, [En ligne] : http://base.socioeco.org/docs/pascale_delille_rennes2007_v2.pdf
  • Des monnaies complémentaires au service du développement local-Projets.

URL:https://ec.europa.eu/regional_policy/fr/projects/belgium/community-currencies-get-into-action-for-local-development.

  • L’abeille, l’eusko, la bou’sol… tout savoir sur les monnaies locales en cinq questions, Le Monde, par Eléa Pommiers, publié le 12/02/201

URL:https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/02/12/les-monnaies-locales-en-cinq-questions_5255656_3234.html.

  • L’Eusko en quelques mots, par Harri, Eusko (blog).

URL : https://www.euskalmoneta.org/faq-items/leusko-en-quelques-mots/.

  • Premiers paiements en eusko par la Ville de Bayonne !, par Euskal Moneta,, Eusko (blog).

URL:https://www.euskalmoneta.org/2018/12/20/premiers-paiements-en-eusko-par-la-ville-de-bayonne/.