Comprendre le regain d’intérêt pour la voyance dans nos sociétés occidentales

Podcasts hebdomadaires sur la lecture des cartes, livres de sorcellerie devenant des best-sellers, comptes de memes suivis par plusieurs centaines de milliers de personnes… La voyance et bien d’autres disciplines ésotériques sont à la mode.

 

Les enjeux de ces tendances vont au-delà de nouvelles utilisations du web et d’outils numérique. Rendre visible des pratiques qui sont, depuis très longtemps, cachées, volontairement ou non, signifie plus de chance de toucher de nouveaux adeptes, changer les techniques d’apprentissage, bousculer les manières de partager les disciplines au sein d’un groupe… Des communautés souvent ignorées ou moquées, sont même parfois reconnues : des sorcières sont associées aux méthodes des influenceuses, les vidéos sur la lecture de cartes font plusieurs milliers de vues sur YouTube, les forums et groupes de discussions sur la voyance sur les réseaux sociaux sont difficilement dénombrables tant ils sont nombreux.

 

Un enjeu économique se distingue cependant. Pour les organismes privés et publics, l’attractivité de ces disciplines peut aussi constituer un enjeu économique (et réputationnel) fort. Si la divination plaît, la divination peut vendre. C’est ainsi que les disciplines ésotériques, autrefois cachées, deviennent alors une réelle stratégie de marketing.

 

Un renouveau de spiritualité

Pourquoi constate-t-on une mutation des croyances dans les sociétés occidentales ?

 

La marginalisation des croyances magiques (comme celles religieuses d’ailleurs), s’inscrit dans une modernité ancrée dans la rationalité. En d’autres termes : pour beaucoup de théoriciens et théoriciennes, ces croyances ne parviennent pas à rendre compte de la réalité, ni à produire du sens, et c’est pour cette raison qu’elles sont exclues.

 

Pourtant, scientifiques, anthropologues, historien.ne.s et sociologues constatent aussi un renouveau de la spiritualité. Les croyances ne disparaissent pas : elles ne sont peut-être pas toujours visibles, ni accessibles, mais elles existent bel et bien, et évoluent sans cesse. Iels cherchent alors à comprendre pourquoi ces croyances se révèlent sous de nouvelles formes et comment elles se matérialisent. On questionne alors directement la croyance, de son existence à sa pratique.

 

La thèse de la sécularisation peut constituer une réponse à ces questions. La modernité permettrait aux humains de se libérer des grands récits religieux, et face à un désenchantement du monde accru, leurs rapports aux institutions et aux cultures religieuses et magiques seraient bousculés. Selon cette théorie, les croyant.e.s, qui sont aussi des adeptes de la liberté et de l’autonomie, n’accepteraient plus une norme imposée par l’extérieur, symbolisée par une institution.

 

Si l’apprentissage n’est pas assuré par une institution, il peut se faire collectivement : savoirs transmis par sa famille, ami.e.s, en cours (formations et classes dédiées à une pratiques ésotériques…), ou tout autre groupe. Mais aussi individuellement. Pour cette dernière voie en particulier, les supports mobilisés ont un rôle primordial : les livres et les ressources numériques sont très souvent cités lorsque l’on interroge les adeptes de la voyance quant à leur apprentissage individuel.

 

Technologies et divination : un paradoxe ?

L’existence commune de la technologie et des croyances divinatoires dans une même société peut interloquer les partisan.ne.s d’une pensée associant les croyances magiques à des sociétés dites « primaires ». L’intérêt du public pour les parasciences dans les années 1970 aurait d’ailleurs inquiété les pouvoirs publics et la communauté scientifique, qui craignaient un rejet de l’innovation technologique, voire de la culture scientifique dans sa globalité.

 

Il semblerait qu’une idée d’incompatibilité soit associée à l’ésotérisme et la technologie. D’une part, parce que la technologie est associée à la science (et donc au « rationnel »), et d’autre part parce que, pour beaucoup, l’immatérialité des croyances ésotériques rend la discipline invisible.

Les nouvelles technologies permettent cependant de nouvelles pratiques, et l’exploration de différentes manières de s’épanouir dans sa pratique divinatoire. On peut même aller jusqu’à dire que la technologie a rendu la pratique plus scientifique aux yeux de certain.e.s. Pour ces dernier.e.s, l’astrologie connaît par exemple une « scientificité accrue » grâce aux ordinateurs, outils en lignes, données statistiques, éphémérides, etc.

Screenshot du site web Evozen, site de voyance

           Evozen, un site internet de voyance de référence pour certain.e.s

L’incompatibilité entre la voyance et le numérique n’est pas non plus ce que nous montre l’engagement des internautes sur les réseaux sociaux, blogs, forums… où l’on peut discuter ouvertement de ses pratiques divinatoires comme une passion, un passe-temps, un gagne-pain ou une destinée.

 

Divination de masse et médiatisation

« Si certains dépensent tant d’argent pour l’astrologie, c’est que persiste un besoin essentiel que ni la science, ni la psychologie, ni les religions ne prennent en considération. » (KUNTH et ZARKA, 2005).

 

Ce que nous illustrent les propos de ces deux astronomes, c’est que même les personnes ne s’intéressant pas à la voyance, s’emparent tout de même du sujet. Les motivations sont nombreuses : curiosité, mimétisme, volonté de comprendre les éléments sociaux qui nous caractérisent, mais aussi enjeux commerciaux.

 

La commercialisation intensive et lucrative de la divination fait partie de notre quotidien depuis plusieurs dizaines d’années maintenant.

Ce phénomène est assez visible en ce qui concerne l’Astrologie. Sur Minitel, on comptait 700 codes qui proposaient des horoscopes (à 0,28 euros la minute !), une quarantaine de revues fait intervenir l’astrologie, dont certaines tirent à plus de 100 000 exemplaires, l’AstroLoto rapporte énormément à la Française des Jeux depuis sa création…

 

Vous l’aurez compris avec ces exemples, la commercialisation de la divination tire parti des supports traditionnels, comme les livres et les cours (plusieurs centres d’animation parisiens ont déjà proposé des cours payants dans les années 2000). Les médias ne sont pas en reste : on retrouve le numérique (la vente de produits ou services liés à la divination était déjà présente sur Minitel, puis Internet), la presse, la radio, la télévision…

 

Du côté de la recherche scientifique du XXe, la médiatisation de l’astrologie est le signe de l’intérêt du public pour la discipline, et plus on montre la pratique dans les médias, plus l’intérêt est grandissant. Beaucoup de chercheurs et de chercheuses ont alors retracé l’histoire de l’astrologie dans les médias. Des premières rubriques astrologiques dans les journaux depuis les années 1930, en passant par les émissions à succès de Mme Soleil sur Europe 1 à partie de 1970.

Autocollant Europe 1 des années 80

Autocollant Europe 1 des années 1980 présentant Germaine Soleil, astrologie sur Europe 1 de 1970 à 1993

 

Quelles motivations ?

Pourtant, les travaux à ce sujet nous montrent aussi que la présence d’horoscopes dans la presse a longtemps été motivée par d’autres buts que celui de faire découvrir la pratique divinatoire. Adorno, étudiant la rubrique quotidienne du Los Angeline Time dans les années 1950 entre autres, comprend d’ailleurs que la plupart des horoscopes de quotidiens ou magazines sont rédigés par des pigistes n’ayant jamais pratiqué l’astrologie. Doury, lui, observe le caractère complaisant des dossiers de magazines à ce sujet. Et quand on interroge les astrologues à ce sujet, iels signalent que les horoscopes des journaux et magazines ne prennent en compte que la position solaire de naissance (donc le signe) ou quelques autres paramètres (décan, ascendant…), une démonstration plus que réduite donc des outils astrologiques.

 

Pour les auteurs ayant travaillé sur ce sujet d’étude, lorsque l’astrologie croise un besoin de vendre les magazines et journaux, les rubriques se font complaisantes. Des valeurs comme l’honnêteté, la persévérance ou encore la solidarité sont mises de côté, pour rapporter des réussites individuelles, personnelles et professionnelles. La « super-médiatisation » de l’ésotérisme participerait ainsi à une obéissance, une soumission aux normes, des normes dont on voulait justement s’éloigner selon la thèse de la sécularisation et le retrait des Institutions porteuses de ces croyances.

 

A propos du travail d’Adorno, Perretti-Wattel dit aussi que l’astrologie représentée dans les dites rubriques de magazine « (…) promeut un certain modèle de société qui soutient à la fois l’activisme et le conformisme, valorise l‘individualisme tout en prônant une soumission aveugle à l’ordre établi. Comme d’autres pratiques superstitieuses, elle restaure la capacité d’agir, de ne pas se résigner… mais seulement quand la mécanique astrale l’autorise. » ou encore : « Elle propose un comportement social qui garantit cette soumission aux normes sur fond de croyance ».

 

Ce que nous retenons de cet état des lieux, c’est que la divination attire, intéresse, vend et rapporte. À l’instar des médias, de nombreuses entreprises font ce constat et proposent de nombreux produits et services autour de ces pratiques. Il est aujourd’hui difficile d’estimer le chiffre des revenus liés aux pratiques divinatoires. Séances chez un.e spécialiste, produits dérivés, consommation des médias… La divination constitue aujourd’hui un marché incontournable qui prend de plus en plus de place.

 

La question est de savoir quel impact cette économie a vraiment sur les activités ésotériques. Quels éléments culturels gagne la pratique ? Quels sont ceux qu’elle perd ?

 

Charlène GOMEZ

 


Sources :

  • Adorno. Des étoiles à terre : la rubrique astrologique du Los Angeles Times : étude sur une superstition secondaire, 1974.
  • Doury. Le débat immobile. Kimé. Paris, 1997.
  • Kunth et P. Zarka. « L’astrologie aujourd’hui, un phénomène de société », 5-12. Que sais-je ?  Presses Universitaires de France, 2005.[En ligne] :  https://www.cairn.info/l- astrologie–9782130548331-p-5.htm
  • Kunth et P. Zarka « L’astrologie et les sciences humaines », 107-17. Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, 2005, [En ligne] : https://www.cairn.info/l-astrologie–9782130548331-p-107.htm
  • Miller. Ce que je sais de vous… disent-ils. Stock. Paris, 2000.
  • Peretti-Watel. « Sous les étoiles, rien de nouveau ? L’horoscope dans les sociétés contemporaines ». Revue française de sociologie, 2002, 3-33.
  • P. Sanchez. « Religions, croyances magiques et modernité », 37-62. Que sais-je ? Presses Universitaires de France, 2009, [En ligne] : https://www.cairn.info/les-croyances- collectives–9782130571322-p-37.htm
  • G. Simmel. « The Secret and the Secret Society », s. d., 12.
  • Starhawk, et I. Stengers. « Quel monde voulons-nous ?« , 2019.