La dépendance européenne à la monétique américaine

La pandémie de la Covid-19 a montré la dangerosité de la dépendance d’un pays dans un secteur aussi stratégique que celui des masques et des respirateurs médicaux. Il ne s’agit pas ici d’exposer un point de vue sur la dépendance vécue lors de la pandémie, mais bien de mettre sous les projecteurs un autre secteur d’une souveraineté européenne menacée, celui de la monétique. Visa, MasterCard et American express sont les trois grandes entreprises américaines dont nos banques et notre économie sont dépendantes au travers du réseau mis en place pour les paiements par carte bancaire.

 

Le levier de pression américain

Dans le contexte actuel où « Les Etats-Unis ne sont plus un partenaire amical des Européens depuis de nombreuses années » selon les mots du ministre de l’économie, Bruno Le Maire. Dans l’épisode de la guerre économique lancée par l’administration Trump à la Chine où une partie de l’économie américaine a été ébranlée, sans hésitation, par les sanctions commerciales pour permettre la déstabilisation de son adversaire. La question de l’autonomie de l’économie européenne dans un secteur stratégique comme celui de la monétique et des moyens de paiement devient un axe de réflexion stratégique.

 

Lors de la crise de la Crimée en 2015, les groupes de cartes bancaires Visa et MasterCard avaient eu l’interdiction de fournir leur services et produits sous leur marque dans la région contestée de la Crimée. Ce cas permet de voir l’immense levier de pression que l’administration américaine possède et pouvant mettre en danger l’économie européenne en cas de sanctions et de tensions venant de leur part. En Crimée, les cartes Visa et MasterCard sont devenues inutilisables pour les clients des banques de Crimée, notamment à l’international. Les cartes bancaires russes étaient également devenues inutilisables sur le territoire de la Crimée. Le problème fut réglé par la mise à disposition de cartes du système de paiement « Mir » avec le système national de cartes de paiement (NBTS) appartenant à la banque centrale russe.

 

En France, nous avons le réseau CB, l’Allemagne possède le réseau EC, mais aucun n’a pu percer face aux réseaux Visa, MasterCard et American Express en large hégémonie sur l’Europe. Quand vous effectuez une transaction sur le territoire français, votre transaction passe soit par le réseau CB, soit par le réseau Visa, MasterCard ou American Express en fonction du choix du réseau fait par le vendeur. Pour les transactions internationales, vous passez forcément par l’un des réseaux nord-américains. Cette dépendance dans l’utilisation d’un de ces réseaux étrangers a mené plusieurs fois à la conception d’un projet visant à créer un modèle indépendant pour garantir la souveraineté européenne des paiements.

 

Qu’est-ce que l’EPI ?

La création de l’EPI (European Payement Initiative), un plan paneuropéen unifié vise à concurrencer les réseaux américains et imposer un réseau européen. Ce projet prend place après l’échec du projet « Monnet » en 2012 qui visait, pendant 2 ans, à la création d’un même système afin de briser le duopole de Visa et MasterCard.

 

Ce projet fut annulé à cause d’incertitudes juridiques et de la position de la Commission Européenne selon laquelle « tout système européen doit se conformer à son accord sur les taux d’interchange entre Visa et MasterCard (O,2% à 0,3%) ». Le taux d’interchange est la commission payée au réseau pour son utilisation. Dans le cas d’une transaction en France passée chez un commerçant, la banque utilisée pour payer à travers une carte payera l’un des réseaux. Le projet fut également abandonné car les taux sont trop bas pour un nouvel entrant devant les investissements importants que cela nécessite. Par ailleurs, Visa et MasterCard conscients des lourds investissements n’avaient pas été inquiétés par le projet Monnet.

 

Le nouveau projet EPI rassemble seize banques de cinq pays européens. BBVA, BNP Paribas, BDCE, Crédit Agricole, Crédit Mutuel, La Banque Postale, Société générale pour la France, Deutsche Bank, DZ Bank, Commerzbank en Allemagne, Santander en Espagne, Intesa Sanpaolo et UniCredit pour l’Italie, ING aux Pays-Bas, KBC en Belgique et Caixa Bank au Portugal. D’autres prestataires sont invités à se joindre au projet de l’EPI soutenu par la BCE et la commission européenne. Le but de cet ambitieux projet est de garantir l’autonomie européenne dans les transactions bancaires au sein de l’Union Européenne. Nous devrions donc voir apparaître une carte bancaire passant par le réseau de l’EPI.

 

Un but également économique, Visa et MasterCard prennent une commission de l’ordre de 1% et American Express de 2% pour chaque transaction effectuée sur leurs réseaux. Ce coût est à la charge de chaque commerçant utilisant ces réseaux et permet de financer l’hégémonie américaine sur la monétique. Cette commission se compose de trois volets, la commission interchange qui rémunère les services de la banque « émettrice » de la carte, une commission pour l’acquéreur (la banque ou le prestataire de service du commerçant) et la commission des réseaux de paiements (CB, Visa, MasterCard…).

 

A l’heure des mesures sanitaires où les transactions bancaires augmentent, notamment le sans contact et où le nombre de cartes bancaires en circulation est estimé à 71,1 millions en France[1] et dans le cas d’une possible aggravation du contexte de guerre économique avec les Etats-Unis, il devient important de voir naître l’EPI afin de contester l’hégémonie du duopole sur l’économie européenne.

 

La recherche de cette souveraineté ne sera pas sans difficulté quand l’influence des Etats-Unis et des GAFAM se renforce sur le continent européen. Ces derniers développent leurs propres moyens de paiement (Google Pay, Apple Pay, Libra), tout comme les acteurs chinois (Alipay, Wechat, Tenpay…), ce qui a d’ailleurs poussé la commission européenne à la mise en place du projet de l’EPI.

 

La difficile approche de ce projet

                L’EPI devra rassembler les banques européennes et les citoyens, mais c’est un défi qui doit faire face à de nombreuses épreuves afin d’éviter un nouvel échec qui ferait écho au projet Monnet. Le lobbying des entreprises des GAFAM étant très actif à Bruxelles et celles-ci ayant un important réseau dans les institutions européennes, cela rendra la concrétisation du projet plus difficile. Ci-dessous les dépenses de l’année 2019, des entreprises les plus actives dont Google et Microsoft.

                                                            Image tirée de Statista 

 

Différents arguments se profilent pour l’adoption et la concrétisation de ce projet. L’autonomie du réseau bancaire européen permettrait de supprimer la dépendance aux réseaux nord-américains. La mise en place rapide du réseau est possible grâce au fait qu’il soit basé sur le modèle des paiements instantanés (SEPA) et sa mise en place devrait permettre d’apporter aux clients des banques, notamment aux commerçants des solutions plus adaptées, une multiplication des offres et des prix compétitifs. Ce projet étant soutenu par la commission européenne ainsi que la Banque Centrale Européenne, il ne reste qu’à convaincre les banques et les pays d’adopter ce système par ces différents arguments. Cependant l’EPI devra porter une attention à la mise en place de son modèle économique et sa proposition de valeurs pour se faire une place de choix sur un marché qui représente plus de 500 millions de consommateurs. De plus, les transactions représentent un montant correspondant à 2 900 milliards d’euros en 2016 avec une augmentation au sein de l’Union Européenne de 12,2% de 2015 à 2016.

 

Plusieurs difficultés sont apparentes. Tout d’abord, l’investissement très lourd de sa création est estimé à une dizaine de milliards d’euros, en ajoutant à cela l’installation d’une marque afin de contribuer à son développement commercial. Une marque forte et un apport réel aux consommateurs, car le réseau doit pouvoir convaincre les commerçants, les banques et les pays de l’adopter et de renouveler leurs cartes et leurs terminaux.

 

Un besoin d’ententes entre les acteurs du monde bancaire, des commerçants et des consommateurs est nécessaire. De plus, il semble indispensable de développer une autonomie stratégique face aux acteurs américains et chinois, malgré les lourds investissements réclamés. Cela pourra apporter un renouveau dans le monde de la monétique.

 

Valentin SAINZ

 

[1]Observatoire par carte bancaire

 


Sources :