Biden vs Trump : une polarisation politique plus marquée que jamais à l’ère du numérique

Le 20 novembre 2020, Joe Biden devient le 46ème président des Etats-Unis d’Amérique. Il remporte les élections avec un total de 306 grands électeurs à la grande déception de son adversaire républicain, Donald Trump. Après plusieurs journées de tensions dans les deux camps, comment expliquer que l’Amérique soit devenue une nation plus divisée que jamais ?

 

Les Etats-Unis, une nation marquée par l’héritage du trumpisme

L’actuel président américain Donald Trump continuera d’exercer ses fonctions jusqu’à la fin de son mandat, prévu le 20 janvier 2021, pour laisser officiellement sa place à son rival démocrate, Joe Biden. Quelle nation laissera-t-il derrière lui ?

 

Élu à la tête du pays en novembre 2016, l’homme d’affaires avait déjoué les sondages en remportant 304 grands électeurs contre toute attente. Ses sympathisants ? Des hommes, blancs, issus pour la majorité des milieux ruraux, pauvres, n’ayant pas ou peu de diplômes supérieurs, d’après le professeur Barry Eidlin de l’Université McGill. Ce dernier explique dans un article du Journal de Québec qu’il y avait déjà une “crise de la représentativité politique” aux Etats-Unis et que c’est cette crise qui aurait permis la victoire de Trump en 2016.

 

 Alors que le gouvernement Obama conduisait une politique appauvrissant une certaine catégorie de la population américaine, Trump a su prendre une position économique stricte, avec un discours cassant les codes. Cependant, les partisans de Trump sont à peu près tous d’accord sur un point : Donald Trump gagnerait à moins s’exprimer sur les réseaux sociaux.

 

Acteur politique incontournable du réseau social Twitter, Trump a le tweet facile. On comptabilise près de 11 000 tweets écrits de ses propres mains depuis 2016. Son compte rassemble plus de 66 millions de followers d’après une enquête du New York Times. Sa stratégie est assez simple : attaquer ses adversaires démocrates.

 

Avec une fréquence moyenne de plus de 10 tweets par jour, sa communication est centrée sur ce réseau. Le compte twitter de Donald Trump, c’est 1700 messages faisant la promotion de théories du complot, 850 attaques aux minorités ou des annonces de décisions extrêmement importantes, telles que le retrait des troupes américaines en Syrie en octobre 2019. Dernièrement dans ses tweets, il accusait le Parti démocrate de fraude et appelait à stopper le compte des votes effectués à distance, en majorité favorables à Biden. Or, aucune preuve fondée n’a été fournie par le camp républicain après ces accusations.

 

Cette diffusion massive de fake news a considérablement fragilisé la démocratie du pays et porte une responsabilité dans la polarisation de la vie politique. A l’ère du numérique, les campagnes électorales frappent fort sur les réseaux sociaux. Selon les préférences et tendances politiques des individus, des suggestions de contenus émergent rapidement dans les fils d’actualité. Ce sont les algorithmes des réseaux sociaux qui recommandent les contenus et tendent à créer ce qu’on appelle des bulles informationnelles : elles désignent l’enfermement intellectuel d’un individu qui, lorsqu’il surfe sur Internet, se voit proposer des contenus en accord avec ses préférences, et ne favorisent donc pas l’esprit critique. Selon certains experts, ces algorithmes ne sont pas innocents dans l’évolution de la vie politique actuelle.

 

Les dangers de la polarisation politique

Une enquête du Pew Research Center en 2017 sur le changement des valeurs politiques du public américain illustre l’évolution de l’écart politique entre les démocrates et les républicains de 1994 à 2017. On peut observer que, en un peu plus de 20 ans, l’écart entre les deux camps s’est largement renforcé. Les républicains ont plus tendance à s’opposer aux démocrates, et vice-versa du côté des démocrates. Les républicains de gauche et les démocrates de droite n’existent quasiment plus.

 

David Blankenhorn, président du Think Tank Institute for American Values, explique dans la revue The American Interest les causes de cette polarisation politique en 14 points. Il évoque en premier lieu la fin de la Guerre Froide : les Américains se battaient à ce moment-là contre un ennemi commun, et formaient une nation unie dans une même lutte. Depuis la fin de cette guerre, l’identité de l’ennemi diverge dans l’opinion publique américaine.

 

Deuxièmement, la montée des politiques fondées sur l’identité. Comme évoqué précédemment, les républicains tendent à penser que les idées soutenues par les démocrates (la politique des identités, le “politiquement correct”) favorisent l’éclatement du tissu social de la nation, et les démocrates pensent exactement l’inverse. Il poursuit ses arguments avec la divergence face aux questions religieuses : les chrétiens sont de plus en plus républicains, alors que les démocrates sont de plus en plus athées. Le déclin de la confiance sociale avec l’intensification de la diversité raciale et ethnique, la disparition de la “Grande Génération”, celle qui a subi les dégâts de la Grande Dépression et de la Seconde Guerre Mondiale ; ils représentaient les patriotes qui soutenaient le pouvoir issu légitimement des élections.

 

Ensuite, il fait mention de la géographie sociale. De plus en plus d’Américains préfèrent vivre dans un environnement choisi pour ne plus fréquenter que des personnes qui leur ressemblent et qui pensent comme eux. Cela provoque les mêmes effets que les bulles informationnelles.

 

Enfin, concernant les médias, ces derniers ont tendance à favoriser l’audience des plus “bruyants”, des plus provocateurs. Aujourd’hui, un « bad buzz » vaut mieux que 1000 buzz. Les normes journalistiques ont également évolué. Le démantèlement des anciens médias aurait contribué à provoquer un déclin des normes journalistiques. Les frontières entre l’information et l’opinion, entre les faits et les non-faits, entre divertissement et journalisme sont brouillées. Mais Blankenhorn insiste sur le fait que toutes ces causes énoncées ne sont pas des causes directes de la polarisation car elles ne la perpétuent pas immédiatement. Une des causes les plus immédiates serait cette dernière : l’évolution générale des mentalités.

 

La pensée binaire prend le dessus sur la pensée complexe ; on tend à croire que quiconque ne partage pas son point de vue ne peut être motivé que par la mauvaise foi ; le besoin d’être approuvé par son propre groupe, etc. Le fond du problème qui est décrit ici est le fait qu’on dresse une liste des coupables de la polarisation plutôt que d’essayer de voir en nous-même notre part de responsabilité.

 

 

Le débat est-il encore possible dans la plus grande démocratie du monde ?

Un seul débat a eu lieu entre Biden et Trump, et il ne s’est pas révélé très concluant. Trump avait d’ailleurs refusé de participer à un second débat virtuel. Chacun a alors affronté son adversaire par meetings interposés.

 

Dans un article dédié aux présidentielles américaines 2020, John Villasenor fait valoir qu’il ne faut pas mettre tout de suite la faute sur les réseaux sociaux, sur la crise sanitaire du coronavirus ou sur Donald Trump : ce sont des facteurs évidemment responsables. Mais depuis quelques années, il remarque que les médias traditionnels se positionnent dans le débat politique beaucoup plus rapidement qu’autrefois. La journaliste Savannah Guthrie de NBC News a rapporté : « Le fait est que nous ne savons pas qui a remporté les élections ». Mme Guthrie a interrompu le discours de M. Trump pour dire aux téléspectateurs que plusieurs de ses déclarations n’étaient pas vraies. Un autre présentateur, Brian Williams de la chaîne MSNBC a dû cesser la diffusion de la prise de parole de Donald Trump en direct “Bon, nous voilà encore dans la position inhabituelle de (devoir) non seulement interrompre le président des États-Unis, mais aussi de corriger le président des États-Unis”, avait-il déclaré. Les médias ont désormais pris des positions beaucoup plus franches.

 

Cependant, une once d’optimisme ressort de cette interview donnée à France Culture : le débat n’est pas complètement révolu aux Etats-Unis. Notamment sur les questions d’ordre économique, de vraies propositions ont été abordées, particulièrement en réponse à la crise sanitaire de la Covid-19. En attendant, Joe Biden a dévoilé dernièrement les premiers grands noms de son futur gouvernement et a misé sur la diversité et la parité avant d’accéder complètement à la Maison Blanche le 20 janvier 2021.

 

 

Clélia Pinel

 

 


Sources :

 

    • Pew Research Center, « The shift in the American public’s political values Political Polarization« , 1994-2017 https://pewrsr.ch/3nXsSbx
    • France Info, « Présidentielle américaine : qui sont les électeurs de Donald Trump ? »  https://bit.ly/3fA68LM
    • The American Interest, « The Top 14 Causes of Political Polarization »  https://bit.ly/379rbkC
    • France Culture, « Les 14 causes de la polarisation politique aux Etats-Unis, Le Tour du monde des idées » https://bit.ly/3q0sfQh
    • Jeff Orlowski, « Derrière nos écrans de fumée », Documentaire américain sorti le 9 septembre 2020 sur Netflix https://bit.ly/3jKeJfw
    • New York Times, « How Trump Reshaped the Presidency in Over 11,000 Tweets »  https://nyti.ms/3fJpf6k
    • Journal du Québec, « Qui sont les partisans de Trump ? » https://bit.ly/37cjwBY
    • Le Monde, « Donald Trump a plus gouverné avec Twitter et Facebook qu’avec l’élite administrative du pays »  https://bit.ly/3eDKlCE
    • Valérie Cantié, France Culture, « Sur les réseaux sociaux, le débat politique est bien plus complexe qu’avant  » https://bit.ly/3oJfngJ
    • Le Soleil Numérique, Les médias américains réfutent la déclaration de victoire de Trump https://bit.ly/33kFOjY