Le Yémen, terrain d’affrontement

Le lundi 4 décembre dernier était tué l’ancien président yéménite Saleh après un énième retournement de veste puisqu’il se déclarait récemment apte à ouvrir une « nouvelle page » avec l’Arabie Saoudite. Il combattait depuis quelques jours ses anciens alliés chiites houthis. Cet événement nous rappelle notamment qu’une guerre civile sévit depuis 2014, guerre « oubliée », l’ONU ayant pourtant réclamé une aide d’urgence pour faire face à ce qu’elle qualifie de « pire crise humanitaire ».

De jeunes yéménites manifestent à Saana contre les bombardements menés dans leur pays par l’Arabie saoudite • Crédits : Hani Mohammed/AP – Sipa

Quelques données factuelles

Pays le plus pauvre de la péninsule arabique, le Yémen est situé à la pointe sud-ouest de celle-ci, au niveau du détroit de Bab el Mandeb qui signifie « porte des larmes » en arabe. Ce pays de 27 millions d’habitants compte trois façades maritimes ouvrant sur la Mer Rouge, le Golfe d’Aden et grâce à l’île de Socotra, sur l’Océan Indien. L’État, dont la capitale historique est Sanaa, dispose d’une géographie montagneuse à l’ouest, et désertique à l’est et admet des frontières terrestres avec l’Arabie Saoudite et l’Oman. Il fût créé en 1990 après l’unification de la République Arabe du Yémen et la République Démocratique et Populaire du Yémen. A 99% musulman, le pays est malgré tout marqué par une structure tribale très forte, à majorité sunnite mais également une importante minorité chiite (environ 40%), elle-même majoritairement zaydite.

Souvent dépeinte comme une « simple » guerre de religion sunnite/chiite, nous verrons que la réalité s’avère être bien plus complexe. Il est en effet aisé de se perdre dans les tensions tribales intra-confessionnelles. La présence sur le territoire de groupuscules radicaux comme AQPA ou Daesh, et le bras de fer d’influence entre les deux puissances régionales que sont l’Iran et le Royaume d’Arabie Saoudite ne facilitent pas cet imbroglio.

Plus qu’un conflit chiite VS sunnite

En 2004, date que nous considèrerons comme la genèse de la guerre au Yémen, des chiites zaydites rentrent en conflit avec le pouvoir exécutif. Ce pouvoir est celui du président en place depuis 1978, Ali Abddallah  Saleh, lui-même chiite, mais considéré comme inféodé par les États-Unis. Ils revendiquent en effet plus d’autonomie pour leur gouvernorat, se sentant marginalisés par ce président chiite, ami de l’Arabie Saoudite et donc, sunnite-friendly. Cette rébellion prendra le nom d’houthiste, en hommage à un de ses leaders tué cette même année. Saleh finira cependant par soutenir la rébellion au dépend de ses relations avec l’Arabie Saoudite, par peur de voir arriver la démocratisation du territoire, volonté notoire des USA.

Janvier 2011 voit naître le Printemps Arabe yéménite. L’insurrection populaire contre ce régime autoritaire oblige le président à signer un accord de transition au mois de novembre. Il transmet alors ses pouvoirs à son vice-président Abd Rabbo Mansour Hadi, sunnite et favorable à l’Arabie Saoudite.

Après une conférence de dialogue national en 2014, un État Fédéral de 6 provinces est décidé. Les zaydites refuseront puisqu’ils demandaient notamment un accès à la mer rouge pour leur province, souhait qui n’a pas été exhaussé. Ils lancent alors une offensive fulgurante d’expansion de leur territoire, apparentée à un coup d’État puisqu’ils prendront la capitale le 21 septembre puis le Palais Royal en janvier 2015, ainsi qu’un port à visée stratégique donnant sur la mer Rouge.

Hadi se réfugie alors à Aden qui devient alors la capitale officielle et par défaut, mais l’offensive se poursuit et la mouvance zaydite prendra l’aéroport d’Aden, forçant le président en place à fuir vers Riyad. Les houthistes contrôlent alors une grande partie de l’ouest du Yémen, notamment appuyés par l’ancien président Saleh, et proclament un « Conseil Présidentiel ». Parallèlement, un courant sécessionniste se constitue petit à petit au sud du pays, région marginalisée au cours des conflits. Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique en profite alors pour prendre pied et s’étendre.

Guerre d’influence Iran / Arabie Saoudite

Là où le bât blesse pour les États-Unis et l’Arabie Saoudite, c’est que l’année 2014 a été marquée par le retour de l’Iran sur la scène internationale. Ce n’est en effet pas dans les intérêts de la famille royale et plus largement des sunnites d’Arabie Saoudite ainsi que de leurs alliés historiques de voir le détroit de Bab el Mandeb contrôlé par des chiites. Malgré le fait qu’il n’ait pas été avéré, le présumé soutient de l’Iran aux rebelles a fait bondir. On voit alors émerger une polarisation sunnite/chiite, un jeu stratégique Iran/Arabie Saoudite émerger, dépassant largement les clivages tribaux yéménites ou les velléités dictatoriales d’un président.

L’Arabie Saoudite lance alors un raid aérien nommé « Tempête décisive » à la fin du mois de mars 2015. A la tête d’une coalition de 9 pays arabes et soutenue par les États-Unis, la mission a pour but de rétablir le président Hadi et de reprendre le pays.

Les intérêts relatifs au Yémen sont nombreux, notamment concernant le commerce du pétrole par exemple. En effet, en contrôlant toute la côte ouest du Yémen, les houthistes, chiites comme les iraniens, ont un accès privilégié à la mer Rouge et donc, au canal de Suez, porte d’entrée du marché occidental. Déjà détenteur du canal d’Ormuz, l’Iran aurait donc les moyens de bloquer toutes les voies de passage vers cette source de revenu qu’est l’Occident.

Carte des flux pétroliers au Moyen-Orient • Le dessous des cartes – Yémen, la porte des larmes (18/06/2016)

Comme si cela ne suffisait pas, le chaos engendré a favorisé, dans un premier temps, l’expansion d’AQPA, et dans un second temps, l’implantation de l’État Islamique. La propagation de la branche d’Al-Qaïda n’arrange par ailleurs en rien les intérêts saoudiens. En 2016, l’Arabie et le Yémen, appuyés de quelques soldats américains, reprennent Al Mukallu, 5ème ville yéménite, capitale de la fédération la plus riche du Yémen compte tenu de ses ressources pétrolières. L’intérêt stratégique de cette province et du port de cette ville résulte de sa localisation géographique, puisqu’ayant une frontière avec l’Arabie, mais également un littoral. Ici, les saoudiens projettent de construire un oléoduc afin de contourner le détroit d’Ormuz et par conséquent, le contrôle iranien.

Depuis plus de deux ans, la coalition arabe fait donc face à une alliance Saleh-houthistes avec derrière eux, l’Iran en ligne de mire. L’ONU estime aujourd’hui les pertes à près de 9 000 morts, 60 000 blessés, dont 50% à 60% de civils et des millions de déplacés, pour une guerre dont les frontières n’ont quasiment pas évolué. Roi chez les opportunistes comme un voyant au royaume des aveugles, la récente traîtrise de Saleh envers les houthistes n’y changera rien. Le climat de tension atteint progressivement son paroxysme ; l’Arabie Saoudite accuse l’Iran d’avoir organisé des transferts d’armes et un tir de missile en direction de Riyad dans le courant du mois de novembre.

Quelle place pour la France ?

Au cours du quinquennat du Président Hollande, on pouvait considérer la France comme le meilleur allié des puissances sunnites. En effet, après l’accord-cadre signé à Lausanne en avril 2015 sur le programme nucléaire iranien, l’Arabie Saoudite s’est sentie lésée, puisque menacée par les prétendues ambitions hégémoniques de l’Iran sur le Golfe. Par la voix de son chef de la diplomatie, Laurent Fabius, la République française assure à Riyad son scepticisme envers les promesses iraniennes, ainsi que leur soutien sur les opérations saoudiennes au Yémen, « légitimes » pour maintenir le pouvoir en place. A l’époque, la France soutenait ardemment l’Arabie Saoudite.

Avec un peu de recul, on s’aperçoit finalement que la politique diplomatique de la France sur l’Arabie Saoudite s’avère unilatérale, sans renvoi d’ascenseur de la part de la puissance du Golfe. Emmanuel Macron détricote donc progressivement le travail de son prédécesseur, puisque les intérêts géostratégiques français évoluent dans cette région. Ce changement de cap, notamment la position sur l’Iran, a évidemment intrigué le Royaume d’Arabie Saoudite. Le 9 novembre dernier, le Président français s’est rendu à Riyad, visite organisée par un « ami » de la France, le prince héritier d’Abu Dhabi.

Lors de leur entrevue, le prince-héritier saoudien a sommé notre Président de ne pas commercer avec l’Iran s’il souhaitait bénéficier de contrats avec son royaume. Macron a cependant fait fi du blanc-seing accordé au royaume par son prédécesseur. Il a fait comprendre à son interlocuteur qu’on ne parlait pas comme cela de la France, à la sauce Macron, c’est-à-dire, diplomatiquement et prosaïquement.

Emmanuel Macron et le Prince Mohammed Ben Salman le 9/11/2017 • @Bandar al-Jaloud / Saudi Royal Palace / AFP

La position de la France au Moyen-Orient est aujourd’hui assez ambigüe ; le Quai d’Orsay a d’ailleurs littéralement exprimé que « la France ne choisit pas un camp ». Toujours selon le Ministère des Affaires Étrangères, ne pas se positionner en faveur de Riyad ou de Téhéran résulte de l’objectif premier « de trouver une solution négociée aux crises régionales et de réduire les tensions par le dialogue, dans le respect de la souveraineté de chacun », précisant que l’alliance et les partenariats historiques avec le Royaume d’Arabie Saoudite n’interdisaient en rien à la France de « discuter avec l’Iran qui est un acteur important ».

Le vent de jeunesse qui balaye la France et l’Arabie Saoudite, incarnés par Emmanuel Macron (39 ans) et son homologue le Prince Mohammed Ben Salman (32 ans) favorise-t-il la médiation ? Toujours est-il que nos deux pays restent alliés, notamment sur la question de la lutte contre le terrorisme et son financement, ainsi qu’en condamnant un tir de missile dans le sud de l’Arabie Saoudite par les rebelles houthis le 30 novembre dernier. Dans la région, la France se veut vectrice de paix, et souhaite disposer du statut de médiateur que le Président s’empresse de saisir.

Les adversaires des houthis, l’Arabie Saoudite et les États-Unis notamment,  ont tout fait pour assimiler la mouvance à un chiisme révolutionnaire et violent. Stratégiquement, cela revenait à les associer à l’Iran et au danger qu’il représente, si tant est que le pays représente véritablement  un danger notoire. Avec tant de protagonistes, d’intérêts multiples, géopolitiques, géoéconomiques, de conflits religieux et après tant de rebondissements, ne serait-ce finalement pas que les prémices d’un long, très long conflit ?

Louis Dumestre


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