La ligue hanséatique : aux origines de l’intelligence à la suédoise

Le rapport Martre présentait, en 1994, le système d’intelligence économique suédois comme l’un des systèmes précurseurs en la matière. Aujourd’hui, Cell’IE vous propose un voyage à travers les origines de l’intelligence suédoise.

L’intelligence économique à la suédoise : un système précurseur

Commençons par faire un retour sur le cas de la Suède comme il est présenté dans le Rapport Martre. Tout d’abord, il est important de noter que la Suède a dû construire sa stratégie économique en tenant compte de sa fragilité géoéconomique. En effet, lors de la publication du Rapport, le monde était toujours polarisé entre la puissance américaine et la puissance soviétique. De par sa position géographique, la Suède a dû composer afin de pouvoir s’affirmer économiquement. Ne pouvant exercer de rapport de force avec l’un ou l’autre des blocs, ni même avec l’Allemagne, le pays a décidé de baser sa puissance sur la diplomatie et sur l’export. Cette approche lui value le surnom de « petit Japon d’Europe ».

La fragilité géoéconomique du pays a également été palliée par le développement important d’une ingénierie stratégique de l’information. En effet, de nombreux journaux paraissent en Suède, ce qui permet une circulation rapide de l’information. D’après Jean-Pierre Bernat, 100 journaux paraissent au moins quatre fois par semaine, ce qui confère au marché de l’information suédoise un volume trois fois plus important que celui des États-Unis.

Outre ce volume important de publications, l’ingénierie stratégique de l’information suédoise se base également sur l’exiguïté de son territoire. Cette caractéristique fait que les principaux acteurs économiques du pays se connaissent très souvent entre eux, par exemple, pour avoir fait leur service militaire ensemble. Ils appartiennent à un même réseau, ce qui facilite grandement l’échange d’informations au sein du pays. Ceci confère aux grandes entreprises suédoises une performance indéniable en ingénierie de l’information.

De plus, la cohésion culturelle de la population, due à un faible taux d’immigration dans le pays, joue également un rôle très important. En effet, la majorité de la population partage les mêmes codes culturels, ce qui a notamment permis le développement d’une importante culture du secret. C’est l’histoire et le passé commun de la population suédoise, notamment les nombreuses conquêtes, reprises et pertes de territoires, qui ont permis l’institution de cette culture du secret.

Mais si la Suède a été présentée dans le Rapport Martre comme étant un système précurseur d’intelligence économique, ce n’est pas exclusivement grâce à cela. Un fait très important est la priorité qui est donnée en Suède à la sécurité économique du pays. Il existe en Suède une forte collaboration, une forte concertation entre les sphères politiques, sociales et économiques. L’information circule à tous les niveaux. Cette collaboration a également lieu avec le monde universitaire, notamment grâce à la forte intégration des formations universitaires au sein des entreprises. D’après monsieur Bernat, non seulement une grande partie de la population parle au moins deux langues (l’éducation nationale est performante puisque la Suède ne compte que 3% d’illettrés), mais il y a également un tiers de la population adulte qui suit des cours de formation permanente. L’intégration de l’université dans les entreprises participe également au bon fonctionnement du système d’intelligence économique suédois.

Pour terminer, le Rapport Martre met l’accent sur le fait que l’intelligence économique est le moteur stratégique du développement de la Suède. Notamment de par sa position géoéconomique délicate, les choses ne semblaient pourtant pas si évidentes. Mais alors, comment la Suède a-t-elle fait pour bâtir un système d’intelligence économique aussi performant ?

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La Ligue hanséatique

L’un des éléments pouvant répondre à cette question nous fait remonter au Moyen-Âge, lors de la création de la Ligue hanséatique ou la Hanse. Commençons par définir ce qu’est une hanse. Au Moyen-Âge, une hanse désigne une association de marchands ou d’artisans exerçant la même profession. La ligue hanséatique regroupe les marchands allemands établis autour de la mer Baltique et de la mer du Nord. C’est une sorte de syndicat professionnel, chargé de défendre les intérêts des communes des villes membres contre les pillards de mer et de terre. Le but premier de la ligue hanséatique était de contrer la puissance vénitienne.

La Hanse naît en 1241 à la suite d’une alliance entre les villes de Hambourg et de Lübeck. Les marchands faisant partie de la Ligue vont alors établir des comptoirs marchands sur l’île de Gotland dans la ville de Visby, qui est aujourd’hui un territoire suédois. C’est une position stratégique, l’île étant au cœur de la mer Baltique. Dès lors, de nombreuses autres villes vont rallier la Ligue hanséatique qui comptera jusqu’à 80 villes membres.

Cartographie des principales villes hanséatiques en Europe du Nord ©www.ville-larochelle.fr

De nombreuses ligues existaient à l’époque. Si la Ligue hanséatique a eu un impact si important, c’est parce que son commerce reposait sur des privilèges que lui avaient octroyé divers souverains. En effet, la Hanse exerçait un réel pouvoir commercial, politique et diplomatique sur les territoires sur lesquels elle était présente. L’enjeu était de taille, ce sont ces privilèges qui permirent à la Hanse d’avoir une situation de monopole européen sur le commerce de nombreux biens, comme les harengs, les draps ou les peaux. Ce sont également ces privilèges qui firent passer la Ligue hanséatique d’une hanse des marchands à une hanse des villes en 1280. C’est à cette date que la Hanse organisa un blocus contre la ville de Bruges, en vue de protéger les privilèges qu’elle avait acquis sur ce territoire. Ici, l’idée n’était plus de défendre une communauté de marchands, mais bien de défendre et de protéger les villes de la ligue dans leur entièreté.

 

C’est d’ailleurs dans ce but que la Hanse devient également une puissance militaire. En effet, chaque ville adhérant à la Ligue hanséatique devait non seulement payer pour sa protection, accorder des privilèges commerciaux, mais également fournir un contingent d’hommes devant défendre les villes hanséatiques.

Il est maintenant facile de faire des rapprochements entre les activités de la Ligue hanséatique et l’intelligence économique telle que nous la considérons aujourd’hui. En effet, la puissance de la Hanse était basée sur :

  • des actions d’influence, qui lui permirent d’obtenir de nombreux privilèges ;
  • une veille concurrentielle importante, c’est d’ailleurs comme cela que les procédés de fabrication de la porcelaine furent introduit en Suède ;
  • une forte culture de réseau et de partage d’informations entre les villes de la Hanse.

 

 

Si l’affiliation à la Ligue hanséatique permettait d’accéder à un certain nombre de privilèges, cela représentait également un coût important. La Suède s’est assez tôt libérée du joug de la Hanse, mais elle a su en conserver l’approche méthodologique qui lui permit dans un premier temps de développer son commerce, et dans un second temps de nourrir son système d’intelligence économique.

 

Léa Rabier


Sources :

  • Le cours « Histoire & Culture de l’intelligence économique » de M. Nicolas Moinet, IAE de Poitiers, année universitaire 2016/2017
  • Le Rapport intelligence économique et stratégie des entreprises, Commissariat Génaral du Plan, 1994
  • Le cours de master de M. Jean-Pierre Bernat, IAE de Poitiers
  • Le dictionnaire de l’histoire, https://www.herodote.net/hanse_hanseatique-mot-368.php
  • Dictionnaire universelle d’histoire et de géographie, Marie-Nicolas Bouillet
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