Knowledge management et innovation : le cas des Fab Labs et des entreprises

 

Depuis 2012 en France, une quinzaine d’entreprises ont décidé de mettre en place un Fab Lab au sein de leurs structures. Atelier ouvert, prototypage rapide, incubateur d’innovation, les avantages semblent multiples et le Fab Lab apparaît comme un véritable outil de knowledge management. Mais comment se fait la capitalisation des connaissances au sein des Fab Labs d’entreprise ?

Qu’est-ce qu’un Fab Lab ?

Commençons par définir ce qu’est un Fab Lab.

Un Fab Lab, ou Fabrication Laboratory, est un lieu ouvert au public, où il est possible de trouver toutes sortes de machines numériques, d’outils et de personnes pouvant vous aider à réaliser un prototype, à concrétiser une idée, à fabriquer n’importe quel objet.

Le créateur des Fab Labs est Neil Gershenfeld, physicien et informaticien américain, professeur au MIT (le Massachusetts Institute of Technology). Dans les années 90, il s’interroge sur la manière dont les informaticiens, et plus particulièrement les hackers, se servent des ordinateurs pour créer des objets dans le « monde réel ». Il s’interroge également sur la façon dont l’accès à une technologie peut rendre une communauté plus créative et productive. Gershenfeld met en place des « makerspace » au sein du MIT. En parallèle, la réflexion autour des Fab Labs est accompagnée par deux cours intitulés : « How To Make (Almost) Anything » (Comment fabriquer (presque) n’importe quoi) et « How to Make Something That Makes (Almost) Anything » (Comment fabriquer quelque-chose qui fabriquera (presque) n’importe quoi).

Les Fab Labs suivent une charte éditée par le MIT. Ils sont régis par trois principes de base : « learn, make and share », soit apprendre, fabriquer et partager. La charte permet donc à tous les Fab Labs dans le monde de partager leurs expériences, plans, prototypes, manières de faire. Le but est ici de créer un réseau mondial de laboratoires devant accumuler et mettre à disposition des savoirs.

Pour plus d’information, voici un lien vers la conférence TED de 2006, où Neil Gershenfeld présente son bilan sur le mouvement des Fab Labs : http://bit.ly/2kJmHum.

Le cas des Fab Labs d’entreprise

Face à l’attractivité et au potentiel créatif et innovant des Fab Labs, certaines entreprises ont fait le choix de modifier leur approche de l’innovation, la rendant plus ouverte et plus souple. L’enjeu pour les entreprises est de mettre à disposition de leurs collaborateurs un lieu accessible et décloisonné, régi par des normes moins strictes que celles entourant les processus d’innovation traditionnels. Pour ce faire, plusieurs solutions de type Fab Lab s’offrent à elles.

→ La collaboration avec un Fab Lab externe

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Certaines organisations font le choix de mettre en place un partenariat avec un Fab Lab externe à l’entreprise. Le but est de prendre part à la communauté des « makers » du Fab Lab concerné. L’entreprise aide les membres de la communauté à réaliser leurs projets. En échange, elle peut bénéficier des connaissances et des savoir-faire de la communauté en vue de résoudre certains de ses problèmes. Cela permet à l’entreprise d’avoir accès à des machines dont elle ne dispose pas en interne et de confronter ses idées à une expertise, à une vision extérieure.

La collaboration peut également prendre une autre forme. Il s’agit cette fois pour l’entreprise de donner du temps à ses employés pour qu’ils puissent développer leurs projets au sein d’un Fab Lab externe, dans un cadre différent de celui de l’entreprise, et en bénéficiant toujours d’un regard et d’une aide extérieure.

→ Le Fab Lab collaboratif ou semi-ouvert

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Ce Fab Lab semi-ouvert bénéficie à plusieurs entités en même temps. Il peut être implanté sur une zone industrielle donnée, ou être ouvert à des enseignants chercheurs ou à un campus universitaire. Le but est d’encourager des synergies entre l’entreprise et son écosystème. Cela permet des rencontres, des collaborations externes, une innovation et un prototypage plus ouverts.

C’est par exemple ce qu’a fait le Groupe SEB, en s’associant au Master IDEA (Master of Science in Innovation Design Entrepreneurship & Art) de l’EM Lyon. Voici un retour de Karim Houni, directeur de l’innovation chez Seb, sur cette expérience : https://vimeo.com/62366849

→ Le Fab Lab interne

Le Fab Lab interne à l’entreprise reprend les principes énoncés par le MIT. Bien qu’il ne soit pas ouvert au public, la philosophie reste la même. L’idée est de mettre à disposition de tous les collaborateurs de l’entreprise, un espace dédié à l’innovation, équipé de machines de prototypage rapide. Cela permet de contrôler les projets en interne et de faciliter la circulation des idées au sein de l’entreprise en passant par tous ses niveaux hiérarchiques. Cependant, aucune vision ou compétence extérieure n’est apportée aux projets. L’enjeu pour l’entreprise est de parvenir à créer l’émulation chez tous ses collaborateurs, quel que soit leur corps de métier.

C’est le choix qu’a fait l’entreprise Renault en créant le Creative People Lab. Voici un retour de Lomig Unger, animateur de la communauté du Fab Lab de Renault : http://vimeo.com/65894753 / http://vimeo.com/65894752

Les mécanismes de capitalisation des connaissances

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Nous allons maintenant nous attacher à l’étude des mécanismes de capitalisation des connaissances au sein d’un Fab Lab interne à une entreprise. Pour ce faire, nous allons essayer de comprendre le parcours que suit une idée dans un Fab Lab, en nous appuyant sur des théories de knowledge management. Nous allons tenter de mettre en parallèle la spirale des connaissances de Nonaka, et le modèle à 5 facettes de Gründstein (repérer, préserver, valoriser, actualiser et manager l’innovation). Ainsi, nous illustrerons chaque étape de la capitalisation des connaissances au sein d’un Fab Lab.

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→ Repérer l’innovation


Un collaborateur de l’entreprise fait face à un problème auquel il pense avoir une solution. Il décide d’aller proposer son idée au Fab Lab de l’entreprise. Il découvre un espace dédié à l’innovation, doté de machines numériques et d’une équipe de permanents pouvant l’aider dans la réalisation de son projet. Il commence à parler avec un membre de l’équipe et se livre sur son idée, sa genèse, les difficultés qu’il rencontre, la façon dont il pense pouvoir résoudre le problème. On est ici dans la phase de socialisation du cycle de Nonaka. La connaissance tacite de l’innovateur, exprimable dans les mots, dans les gestes, est transmise tacitement à l’équipe du Fab Lab par le biais de la conversation. L’échange se fait de personne à personne.

→ Préserver l’innovation

La conversation avec l’équipe du Fab Lab a été fructueuse. L’innovateur est guidé par un permanent du Fab Lab afin de modéliser son idée, de la traduire explicitement. Pour cela, le porteur de projet va pouvoir utiliser des cubes, des maquettes, des statuettes en carton afin de faire un premier pas dans la matérialisation de son idée. On entre dans la phase de socialisation de la spirale de Nonaka. La connaissance passe d’un stade tacite à un stade explicite, elle est formalisée et codifiée. La réalisation d’un storyboard d’usage, d’une représentation 3D, d’une photo ou d’une vidéo permet la codification de la connaissance en un document.

Dès lors, l’information initiale peut être stockée. Elle se transforme en ressource pour l’entreprise. Si par la suite, le projet n’est pas conduit à son terme faute de temps, de moyens ou d’utilité immédiate, la connaissance stockée pourra tout de même être utilisée à un moment plus opportun pour une problématique similaire. L’idée initiale entre dans le capital de l’entreprise.

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→ Valoriser l’innovation

La première modélisation de l’idée étant réalisée, il s’agit maintenant de la valoriser, en s’engageant dans la phase de combinaison du cycle de Nonaka, à savoir le passage d’une connaissance explicite (maquette, storyboard d’utilisation) à une autre connaissance explicite (prototype). Pour cela, on mobilise les connaissances internes au Fab Lab, notamment afin d’utiliser les machines de prototypage rapide mises à disposition des employés.

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→ Actualiser l’innovation

Le prototype étant réalisé, on va maintenant solliciter les connaissances internes à l’entreprise, et non plus exclusivement celles internes au Fab Lab. Il faut identifier des personnes ressources dans l’entreprise, pouvant évaluer le prototype afin de l’améliorer.

L’évaluation faite, d’éventuels problèmes ont été soulevés. Il s’agit maintenant de les résoudre. C’est ici que l’on passe dans la quatrième phase du cycle de Nonaka, l’intériorisation. On assiste au passage d’une connaissance tacite à une connaissance explicite. En effet, ce sont les savoir-faire d’autres employés, l’émergence de nouvelles idées non formalisées, qui permettent d’enrichir la connaissance initiale. Dès lors, le cycle revient à son point de départ et génère une amélioration de l’idée initiale en continuant à fonctionner. L’innovation, une fois mise à jour, peut alors être exploitée par l’entreprise.

→ Manager l’innovation

Cette phase est cruciale. C’est elle qui doit permettre le bon fonctionnement du Fab Lab. Il s’agit ici de parvenir à mobiliser les collaborateurs de l’entreprise, afin qu’ils viennent proposer leurs idées, et qu’ils développent leurs projets au sein du Fab Lab. C’est entre autres en valorisant les innovations précédemment développées, et en valorisant leurs inventeurs que le management doit se faire. Il faut favoriser le partage d’informations et l’échange entre tous les services de l’entreprise. Le management doit permettre la constitution d’une communauté réactive, le développement de projets collaboratifs et la mise en place d’une stratégie de conception collective des projets.

Dans un système économique où la capacité d’innovation a un poids décisif dans la compétitivité des entreprises, les Fab Labs représentent une véritable opportunité afin d’innover « autrement ». Cependant, cette pratique suscite des interrogations liées à la propriété intellectuelle. Plus le Fab Lab est ouvert, plus il est difficile de mettre en place des dispositifs de protection de la propriété intellectuelle. C’est alors le niveau de protection souhaité qui va influencer l’ouverture du Fab Lab. Or c’est précisément cette ouverture qui semble impacter l’inventivité et la capacité des entreprises à produire des innovations de rupture. Pour les entreprises, le challenge est alors de trouver l’équilibre entre les enjeux de la protection de la propriété intellectuelle et les opportunités inventives des échanges avec l’extérieur.

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Léa RABIER

Cet article est notamment fondé sur le cours de Knowledge Management de madame Mariannig LE BÉCHEC, dispensé à l’IAE de Poitiers durant l’année universitaire 2016/2017 : http://ternumeric.hypotheses.org/

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Travail de recherche en partie réalisé avec l’aide de Thomas ROY, Rachel MONTIER et Myriam EL MEKAOUI. 


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Pour aller plus loin

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→ Reportage Futuremag – Arte : FabLab : place à la débrouillardise : https://www.youtube.com/watch?v=XU1ZYPRajdk

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→ Article Fing : ReFaire : pour des Fab Lab en entreprise : http://fing.org/?ReFaire-pour-des-Fab-Labs-en

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Références

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