Interview de Nicolas Moinet : « Le renseignement, un monde fermé dans une société ouverte ».

Interview de Nicolas Moinet – Coordinateur (avec Franck Bulinge)

du n°76 de la Revue Hermès du CNRS sur « Le renseignement :

un monde fermé dans une société ouverte ».

Sortie du n° en librairie le 24 novembre 2016.

Disponible en ligne ici : Cairn 

A retrouver dans ce numéro, une quinzaine d’articles scientifiques sur le renseignement, des interviews exclusives ou inédites comme celle de l’ancien Premier ministre Michel Rocard sur « le manque de culture politique en France sur le renseignement » ou de l’actuel Directeur de la DGSE, Bernard Bajolet, qui explique combien il est désormais important pour un service secret de « communiquer pour expliquer et pour rassurer »

Pourquoi la revue Hermès du CNRS a t-elle décidé de s’intéresser au renseignement ?

N.M. : De la surveillance planétaire exercée par l’hyperpuissance étasunienne au renseignement dans la sphère privée, en passant par les nouvelles fonctions développées au sein des entreprises, le renseignement n’est plus seulement un métier de seigneurs destiné à une aristocratie d’Etat s’adonnant au « grand jeu » du bal des espions. Désormais, c’est toute la société qui est prise dans un système où un nombre croissant d’acteurs deviennent, parfois de manière concomitante producteurs et consommateurs de renseignements. Les technologies de l’information sont aujourd’hui accessibles au plus grand nombre, rendant même certains acteurs privés plus performants que beaucoup d’agences d’Etat. La prestigieuse revue Hermès du CNRS qui traite de la communication depuis 1988, ne pouvait donc que s’emparer de cet objet encore trop confidentiel. Ce numéro 76 propose donc de donner des points de repères à cette mutation anthropologique qui n’en est sans doute qu’à ses prémisses et semble nous conduire à un monde où les techniques de surveillance et de prédiction atteindraient une telle puissance qu’elles deviendraient auto-réalisatrices et génératrices de déterminisme.

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Peut-on alors dire que nous entrons dans une société du renseignement?

N.M. : Effectivement. Après les sociétés de l’information puis de la connaissance, c’est désormais une véritable société du renseignement qui semble en construction, reconfigurant les rapports sociaux et appelant de nouvelles grilles de lecture permettant de ne pas voir le nouveau avec les lunettes de l’ancien. Car c’est bien une mutation globale qui est à l’œuvre posant la question du vivre ensemble dans une société où chacun peut « espionner » ou déstabiliser l’autre au moyen de méthodes légales et illégales, avec une facilité d’accès aux technologies à laquelle s’ajoute une inadaptation flagrante des sanctions pénales et de moyens répressifs.

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Quelle est alors la place des services secrets, ce monde fermé, dans une société si ouverte au renseignement ?

N.M. : En 2008, le livre blanc sur la défense et la sécurité nationale désignait, pour la première fois de son histoire, le renseignement comme une fonction stratégique, et la création d’une académie du renseignement, en septembre 2010, était le premier pas vers l’émergence d’une « communauté française du renseignement ». Il n’était cependant pas prévu que l’académie comporte un département de recherche qui aurait pu contribuer à accompagner la mutation que connaît ce métier. Or, les services de renseignement français sont entrés dans une phase de mutation qui remet en question les paradigmes sur lesquels reposaient leur culture et leurs pratiques (par exemple les fameux « signaux faibles » que Camille Alloing et moi-même remettons en question dans ce numéro). De fait, en novembre 2010, la Direction du Renseignement Militaire (DRM) exprimait officiellement un besoin de réflexion scientifique, posant la question des fondements épistémologiques du renseignement et de l’intelligence économique. Cette dernière, considérée comme un avatar du renseignement, a paradoxalement connu un développement remarquable grâce notamment à une dynamique de recherche qui a émergé, en France, il y a déjà 25 ans. Ainsi est née une « école française de l’IE », avec ses courants, ses controverses et ses avancées, une école considérée avec intérêt, notamment dans les pays francophones. Cette trajectoire pourrait servir d’exemple à la construction de l’« école française du renseignement ».

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Dans quelles mesures, selon vous, l’Intelligence Economique questionne les croyances sur l’information ?

N.M. : Le paradigme de l’information se caractérise par une approche mécaniste puisant ses sources dans le modèle cybernétique de la communication. Suivant ce modèle, c’est l’accumulation d’informations qui permet de résoudre l’incertitude stratégique, faisant l’hypothèse d’une connaissance préexistante et indépendante des acteurs. A contrario, le paradigme de la connaissance s’inscrit dans une logique cognitive qui prend en compte les limites du traitement de l’information au profit d’une construction de connaissances pertinentes, dans le cadre d’une activité d’analyse stratégique. Cette approche, par nature constructiviste, lie la connaissance aux acteurs qui la produisent, introduisant de facto des interactions qu’Edgar Morin qualifie, dans sa Méthode, d’auto-éco-organisatrices.

Les travaux sur l’IE ont au demeurant mis en évidence une autre étape, celle de l’intelligence qui est à la fois gestion de la complexité et une capacité à « jouer aux intersections » d’un monde régi non par une « mécanique classique » fondée sur le déterminisme cybernétique, mais par une forme de « mécanique quantique » fondée sur le principe d’incertitude des humanités.

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Quelles sont alors les nouvelles questions, et les nouveaux axes de recherches ?

N.M. : Ce numéro d’Hermès se veut historique au sens où, pour la première fois de son histoire, le CNRS s’empare de la question du renseignement en transcendant les frontières disciplinaires. Après un siècle et demi d’existence, le renseignement devient un objet de recherche avec pour conséquence un champ très large où foisonnent les axes et questions de recherche.

Se pose plus particulièrement la question de la place du renseignement dans un environnement communicationnel ouvert où la connaissance produite, notamment par les acteurs non gouvernementaux, entre en concurrence voire en guerre avec les services de l’Etat. En corollaire, la question de la privatisation du renseignement se pose, à laquelle l’intelligence économique apporte un début de réponse.

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Propos recueillis par Simon Picard

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