L’intelligence économique a 20 ans !

De gauche à droite : Nicolas Moinet, Pierre Fayard, Henri Dou, Edith Cresson, Christian Harbulot, Philippe Clerc.

Le vendredi 3 février 2012 s’est tenu à l’université de Poitiers, le séminaire « L’intelligence économique, 20 ans après… ». Organisé par les étudiants du master IECS, sous la direction de Nicolas Moinet, cet événement a permis de revenir sur la naissance de l’IE, sur les mesures prises en la matière en France et de savoir quelles peuvent être les perspectives de ce domaine dans le futur.

Parmi les intervenants, plusieurs figures importantes de l’intelligence économique ont pris la parole. Nous avons pu entendre s’exprimer sur le sujet la première et la seule femme à être devenue Premier ministre, Edith Cresson, mais aussi Philippe Clerc, (directeur de l’Intelligence Économique à l’ACFCI), Christian Harbulot (directeur de l’EGE), Pierre Fayard  (conseiller à l’ambassade de France au Pérou et professeur à l’université de Poitiers), Henri Dou (directeur d’Atelis), et encore Jacqueline Sala (rédactrice en chef de Veille Magazine)

Il y a maintenant vingt ans débutait la rédaction du rapport intitulé « Intelligence économique et stratégie des entreprises », plus communément appelé le « rapport Martre ». Il s’agissait alors d’une œuvre pionnière posant les fondements de l’intelligence économique en France. Nous pouvions notamment y trouver plusieurs propositions pour y instaurer une véritable pratique d’IE dans l’Hexagone. Deux décennies plus tard où en sommes-nous ? Quel impact a eu ce rapport ? A-t-il débouché sur des actions concrètes ou est-il devenu lettre morte ?

1992-1994 : un contexte politique particulier

Afin de répondre à ces questions (et à beaucoup d’autres), qui de mieux pour intervenir sur ce sujet que certains des initiateurs du rapport ? C’est en effet la rencontre de plusieurs personnalités qui a permis la création du groupe d’études sur l’intelligence économique, au sein du Commissariat Général du Plan. C’est en février 1992 que le groupe de travail présidé par Henri Martre, voit se tenir sa première réunion. Edith Cresson est alors Premier ministre, François Miterrand est à la tête du pays, George H. W. Bush allait laisser sa place à Bill Clinton à la présidence des Etats-Unis et l’URSS venait à peine de s’effondrer. C’est dans ce contexte que le concept d’intelligence économique émerge dans nos contrées. Mais « comme en France, on ne peut rien faire sans toute une mise en scène, on crée cette commission », raconte Madame le Premier ministre. L’objectif était de « réunir les fonctionnaires français pour travailler en bonne intelligence ». Pour autant, tout cela n’a pas été simple à organiser. Le Ministère des Affaires étrangères a refusé en effet de siéger à ladite commission et celui de l’Industrie est venu plus pour faire acte de présence que par volonté forte de participer. Preuve, s’il en fallait une, qu’il était difficile d’aborder les problématiques d’« intelligence économique » au sein des plus hautes sphères administratives de l’Etat. Mais les déboires ne s’arrêtent pas là. « On a cherché à enfouir le rapport Martre quand j’ai quitté Matignon », explique Edith Cresson. Pour autant, le rapport s’est bel et bien écrit grâce à la participation de 55 intervenants. Tout n’était pas pour autant terminé, puisque comme l’explique Christian Harbulot « A la sortie du rapport Martre, la haute administration était partie pour l’enterrer, pour en minimiser le plus possible ses effets ».

Un problème culturel ?

Nous le voyons, la création de cet écrit a connu des entraves politiques. Pourquoi tant de déconvenues dans la rédaction d’un « simple » rapport. La réponse est peut-être à trouver dans les modes de pensée et les mentalités de nos élites, des chefs d’entreprises, des salariés, bref de l’ensemble des citoyens. Tout au long de ces trois heures de séminaire, le terme « culture » est en effet revenu plusieurs fois dans les paroles des différents intervenants. Alors, la difficulté que nous avons à mettre en place un système d’intelligence économique serait donc due à un problème culturel ?
Mme Cresson illustre sa réponse, en revenant sur l’épisode du choix de la ville organisatrice des Jeux-Olympiques 2012. Alors que Paris demandait à Luc Besson de réaliser un film promouvant l’image d’une France chic, Londres réalise un film dans lequel Tony Blair explique que les jeunes Africains pourront aller faire leurs études en Grande-Bretagne dans quelques-unes de plus grandes universités du pays, comme Oxford. Non seulement la vidéo française a coûté bien plus chère (6 millions d’€) que celle de son principale concurrent, mais en plus, cela a eu « des effets désastreux » sur la candidature Parisienne. Enfin, avant le vote, la France a précisé ce qu’il ne fallait pas préciser : qu’elle ne serait plus candidate si elle n’est pas retenue pour 2012 !

Cet exemple montre le manque de prise en compte de « la psychologie dans les rapports que nous entretenons avec les autres », quand il s’agit de faire des affaires avec les pays étrangers. « Il faut gagner dans l’esprit de l’autre », cette citation de Sun Tzu, reprise ce jour par Pierre Fayard, montre l’importance de comprendre ce que souhaite les autres.  Notre psychologie, nos mentalités revêtent donc une importance capitale dans la mise en place de pratiques informationnelles « intelligentes ». Il est nécessaire de s’adapter comme le fait par exemple le Brésil. Ses habitants ont « une culture de la vélocité, ils ne s’encombrent pas de l’académisme, et demain est forcément meilleur qu’aujourd’hui », explique le professeur. La France, renchérit-il, a ce qu’il nomme « le syndrome de Versailles ». « Nous faisons de très beaux plans industriels, mais ensuite il faut aller sur le terrain, et s’y adapter pour atteindre sa cible ». Chose que nous avons de toute évidence du mal à mettre en place.

Toujours sur cette question culturelle, « l’arrogance et le cloisonnement » sont les deux principaux problèmes de la France en matière d’IE pense Pierre Fayard. « Nous n’avons pas de culture de la prévision » ajoute Henri Dou, et Philippe Clerc de rebondir sur notre « déficit de culture de la stratégie » et notre « absence d’organisation de prospective ». Avec tous ces points négatifs, notre pays est-il condamné à percuter le mur du déclin économique sans ceintures, ni airbags ?

Des exemples à suivre ?

Qu’en est-il de nos voisins ? Sont-ils mieux équipés culturellement parlant que nous pour réussir à sortir du lot dans la guerre économique actuelle ?
Pour le savoir, une partie du rapport Martre visait à comprendre les systèmes d’intelligence économique mis en place au sein de différents pays comme l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, la Suède, ou encore le Japon. Peut-on, par exemple, reprendre le système Allemand, dont on entend les mérites à longueur de prises de paroles des politiques, dans lequel les banques, les entreprises et les Länder travaillent ensemble ? Pouvons-nous tirer des leçons du modèle Britannique où l’IE est concentré au niveau de la City ? Les USA, première puissance économique mondiale, ont instauré dans les années 90 un protectionnisme fort, ont introduit une loi sur le secret des affaires, ont créé des fonds d’investissements comme In-Q-Tel pour venir en aide aux entreprises. Devons-nous reprendre quelques-unes des caractéristiques de cette « culture de la concurrence » dans notre façon de faire de l’IE ? Avons-nous la possibilité comme le Japon d’acquérir une culture collective de l’IE, de l’influence et de la désinformation ?
Edith Cresson évoque également Israël comme un pays modèle. « Les professeurs d’universités vont dans les entreprises et le personnel des entreprises vont dans les universités. Ils ont compris que la recherche appliquée effectuée dans des laboratoires doit être testée en entreprises ».

Ce benchmark des pratiques d’IE comme le dit Stevan Dedijer (initiateur de la notion d’intelligence sociétale), la France a été le premier pays à le faire de façon aussi développée.

Se tourner vers l’avenir

Cet état de l’art effectué, prendre dans chacun des pays les « best practices » est-il pertinent ? Mais surtout sont-elles applicables dans notre territoire ?
En substance, les différents intervenants répondent qu’un changement de culture est nécessaire. Certes, cette transformation sera longue et difficile, mais pour autant possible. Pour que cette évolution ait lieu, il est nécessaire de s’adapter, de faire évoluer nos pratiques. Le monde, qu’il soit économique ou social change. Comme l’explique M.Clerc, « nous arrivons à la fin du modèle de l’expert. Les entreprises sont enfin entrées dans le collaboratif, des filières se développent, notamment avec la création de pôles spécialisés ». La France commence à mieux organiser les partenariats publics/privées, avec les pôles de compétitivités ou Oséo. Sur le plan international, nous sommes en train de travailler le concept de soft power en partenariats avec les Allemands et les Japonais.
Ces différents points augurent peut-être d’un avenir économique un peu plus optimiste pour l’Hexagone. « On a commencé à évoluer, mais on est encore loin de ce qu’il faudrait faire », estime cependant Edith Cresson.

Il est en tout cas urgent d’agir, et pour que les choses avancent dans le bon sens, il faut des prises de décisions de la part des hautes sphères politiques. Tout comme Nicolas Moinet qui venait conclure ce séminaire, nous citerons Amartya Sen, prix Nobel d’économie : « la politique a toujours précédée l’économie ».

Florentin Rollet

1COMMENTAIRE
  • jaballah
    13 février 2012

    Excellente synthèse !
    Beaucoup de questions ouvertes depuis quelques années qui en disent long sur l’immobilisme ou plutot la tétanisation de notre culture industrielle française